C’est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris la disparition de Arnold Picardat.

Arnold, s’engagea dans le militantisme en région parisienne dans les années 1960 et fut ensuite membre de la Ligue Communiste Révolutionnaire, jusqu’à sa dissolution en 2009.

Il était installé dans notre région depuis les années 90, d’abord dans un petit village de l’Aude où il était instituteur d’une classe unique, puis à Montpellier où il fut instituteur spécialisé avant d’y prendre sa retraite. La liste de ses nombreux engagements serait bien longue. Militant syndical, il fut sur Montpellier l’un des animateurs de la longue grève des enseignants du primaire en 2000 (pour l’obtention de 630 postes sur le département) puis de celle de 2003, (sur les retraites). Il s’investit aussi, toujours au début des années 2000, dans l’implantation de la LCR sur l’Aude notamment lors de campagnes législatives et régionales. Il participa activement à la création du NPA avant de le quitter en 2010.  

Arnold avait de nombreuses autres passions. Depuis ses voyages rocambolesques comme une descente, seul en pirogue, du fleuve Congo jusqu’à l’animation théâtrale.

Depuis sa retraite, il était un habitué d’un petit café populaire, sur la plage de Palavas. On l’y voyait le matin, avec sa compagne Sylvie, ses amis, ses livres, ses journaux.  Et c’est là, bien que toujours discret, qu’au détour de conversations, l’on apprenait maintes anecdotes sur sa vie, une vie bien remplie, que nous rappelle Pierre Louis, son ami de longue date, dans une lettre lue lors de ses obsèques.

DH

 

 

Lettre de Pierre-Louis Chevalier pour les obsèques de son ami Arnold Picardat.

 

C’est un privilège d’accompagner une vie durant un homme qu’on admire.

J’ai connu ce bonheur depuis ce matin de rentrée de septembre 1969 ; je revenais du Congo et lui d’Allemagne… nos services militaires.

Arnold incarnait l’audace et l’insolence, la vivacité de l’esprit et la vitalité du corps, pratiquant la litote et l’ascèse qu’il conjuguait déjà avec la rigueur d’un engagement au service d’un idéal révolutionnaire jamais sectaire.

 

Il avait tout lu à 20 ans des livres de la bibliothèque de l’école de la rue de l’Arbalète dont ses parents étaient les gardiens.De sa mère native de Montevideo, lui vint peut-être sa passion pour Lautréamont.

L’exemple de ses grands frères gymnastes l’avait conduit à développer d’exceptionnelles aptitudes de coordination gestuelles qui le faisaient exceller très vite dans la pratique des sports qu’il survolait : l’escrime, la danse, la boxe française puis le tennis et le ski.

En 1963, au lycée Charlemagne, son professeur d’histoire, Gilbert Badia, l’ouvrit au Socialisme de Rosa Luxembourg, Clara Zedkin et au théâtre de Brecht.

Trente ans plus tard, à Missègre, dans l’Aude, Arnold, instituteur de la classe unique de ce petit village, créera, avec les habitants, une troupe théâtrale qui tourna avec succès dans la région et fit fonction d’une sorte d’Université populaire.

Dès 1965, il y eut un premier engagement aux Jeunesses Communistes puis à la Ligue Révolutionnaire dont il devint un membre très actif. Il refusa toujours la lumière des premiers rôles… Cependant son organisation le chargea de missions importantes. Il rencontra Lula au Brésil en 1985. Il collecta les 500 signatures nécessaires à la candidature unitaire de Pierre Juquin aux élections présidentielles de 1988.

Ce fut lui qui accompagna Jean-Marie D’Jibaou lors de son voyage en France en 1988.

 

Une autre aventure, professionnelle celle là, dans une école du 13 ème arrondissement de 1978 à 1984 fut une épopée éclatante : un groupe de quatre maîtres, amis et complices, une école résolument ouverte à la participation des parents, aux pratiques culturelles et sportives. Expérience qui prit fin lorsque le goût du rire, de la provocation contre tous les conformismes et la bêtise suscita une tempête qui fit chavirer le beau navire.

 

Le goût du risque, l’appel du large, le romanesque demeuraient présents chez Arnold même passé le temps de la prime jeunesse.

Il se grisait de vitesse à moto, pratiqua le saut en chute libre.

 

Et il y eut l’appel du désert…

En 1976, un an après la Marche Verte, nous partîmes pour un périple à la boussole de Tizznit à Goulimine puis Sidi Ifni.

En 1983, nous étions trois à atteindre Agadès par la Haute Volta puis le Niger… quelques jours avant la prise du pouvoir par Thomas Sankara.

En 1987, cette fois Arnold se remit en disponibilité pour descendre des semaines durant le fleuve Congo, seul dans une pirogue Il ne me dit jamais s’il rêvait alors de Conrad, de Rimbaud ou de Livingstone.

 

Ainsi tout au long des années, il peupla un espace d’images, de royaumes perdus, de reines de Sabah, d’îles, d’astres et d’oiseaux.

Il parcourut le monde, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine sans illusions comme nous parcourions, les nuits, les rues de Paris au temps de notre jeunesse.

Nous avons lutté ensemble aussi et il ne m’a jamais laissé seul dans un combat.

Et toutes ces dernières années où la maladie l’empêchait de trop bouger, il continuait inlassablement à chercher « l’or du temps », se passionnant pour la grotte Chauvet et l’art rupestre, la peinture du Quattrocento, les trous noirs de la physique quantique, les opéras de Mozart, la musique de Benjamin Britten.

C’est aussi à ce moment là, que le brillant autodidacte touche à tout qu’il était, se mit à la langue de Dante avec un tel talent qu’il dispensait des cours de civilisation italienne depuis huit ans.

Il s’amusa à écrire en vingt jours un roman que je n’ai pas lu, puis une pièce magnifique, « Judas », sur le thème de la trahison.

Conscient de sa valeur, il tint sa résolution de fuir toute reconnaissance sociale.

Il fut homme à paradoxes afin de ne pas l’être à préjugés.

 

Aimé des femmes à démesure, il fut, un demi siècle durant, le compagnon attentif et heureux de Sylvie.

Son regard en surplomb, son dédain des rituels intimida souvent mais il se conjuguait à une générosité permanente, une attention qui se traduisait en actes.

 

Il s’était résigné avec désespérance à ne pas voir, pire, ne plus croire peut-être possible qu’adviennent « les lendemains qui chantent », que lui avait ouvert Gilbert Badia.

Arrivé à Montpellier en 1989, nous nous étions retrouvés.

Il fut l’un des acteurs d’une longue grève de 6 semaines où nous réclamions follement 630 créations de postes… nous en obtînmes 307.

Elu au CHSCT, il obligea l’administration à reconnaître qu’elle mentait : l’établissement, lycée professionnel, était bien amianté.

Dans les conflits avec les autorités, il ne perdit jamais rien de sa superbe insolence, de son arrogance délibérée envers l’autorité.

 

Pour finir, ce texte qui lui fut si cher : Cyrano de Bergerac…

…Il y a quelque chose que sans une tache, j’emporte…

                                                                                       Mon panache.

 

Pierre Louis Chevalier, automne 2019