Aigues Mortes : retour sur un massacre.

Dans son ouvrage Lété de la colère, Luc Martin, employé au Salin du Midi, revient sur le massacre d’ouvriers transalpins les 16 et 17 août 1893 à Aigues-Mortes. Un pogrom -aboutissant à 7 morts et une cinquantaine de victimes blessés par bâtons et armes à feu- longtemps occulté tant par la République que la compagnie des Salins du Midi et refoulé de la mémoire ouvrière. 

 

aiguesmortes.jpgA découvrir : L’été de la colère de Luc Martin

 

Dans son ouvrage Lété de la colère, Luc Martin, employé au Salin du Midi, revient sur le massacre d’ouvriers transalpins les 16 et 17 août 1893 à Aigues-Mortes. Un pogrom -aboutissant à 7 morts et une cinquantaine de victimes blessés par bâtons et armes à feu- longtemps occulté tant par la République que la compagnie des Salins du Midi et refoulé de la mémoire ouvrière.
Contrairement au courage et à la dignité de quelques-uns comme Adélaïde Fontaine (arrière grand-mère de Luc Martin), boulangère de la cité offrant refuge aux pourchassés face aux hordes hystériques ayant décrété « la chasse à l’ours », de nombreux Aigues-Mortais ont participé à cette funeste traque ou ont passivement soutenu dont le maire de l’époque Marius Terras, nationaliste xénophobe et défenseur intransigeant des intérêts de la compagnie.

Sur fond de concurrence économique et de la présence d’un abondant prolétariat transalpin, les « trimards » - vagabonds employés pour leur main d’œuvre très bon marché- vont trouver une oreille bienveillante auprès des « Aigues-Mortais de souche » et des élites judiciaires et politiques de la cité pour réaliser leur funeste besogne.

Longtemps présentés comme un affrontement national entre français et italiens, ces assassinats collectifs sonnent davantage comme l’expression d’une réalité économique et sociale éprouvante en pleine ‘grande dépression’ (1873-1896), celle d’une concurrence à mort –au sens propre et figuré- entre  des vagabonds employés, précarisés et méprisés en quête de reconnaissance et d’intégration  dans le corps civique et national et des prolétaires toscans et piémontais, particulièrement vaillants à la tâche si difficile et physique du battage et du levage du sel.

Eclipsé par l’affaire d’Etat et la mise à nue d’un antisémitisme de masse dans la société française à l’occasion de la condamnation de Dreyfus à partir de 1893, le massacre d’Aigues-Mortes est également un scandale judiciaire hors norme lorsque le jury d’assises acquitta la totalité des assassins malgré la réunion de preuves accablantes contre eux.

Cet ouvrage, comme une piqûre de rappel et à l’encontre d’un certain nombre de poncifs devenus récurrents, démontre le caractère permanent du racisme ordinaire : les étrangers étaient déjà inassimilables, déjà renvoyés à l’animalité que l’on retrouvera avec tant d’autres travailleurs immigrés au cours du siècle écoulé dans une circonscription qui s’est distinguée en élisant un député du F.N et à l’heure où J.F Copé n’a trouvé d’autres chevaux de bataille que celui de pourfendre le « racisme anti-blanc ».

Aigues, si belle et si unique, coincée entre les coteaux et la mer, si rebelle parfois avec sa célèbre tour de Constance, haut lieu de la résistance à l’absolutisme lorsqu’elle abritât en son sein les premières femmes prisonnières huguenotes, reste banalement tragique et funeste comme l’été dernier à l’occasion de nouveaux incidents racistes.

Dans sa préface, Sodol Colombani, ancien maire PCF de la cité de 1977 à 1989, rend hommage au travail minutieux de Luc Martin pour comprendre les causes et le déroulement d’une telle tragédie.  A lire, à se souvenir et à méditer.

 L’auteur a dédicacé son ouvrage  samedi 29 septembre à la librairie Catygor, rue de la République, à Aigues-Mortes.

Boris E. pour la GA34

 

PREFACE 

Préface

« A Théo MARTIN »

L’essai de Luc MARTIN reconstitue minutieusement la tragédie survenue les 16 et 17 aout 1893 dans notre cité. Des ouvriers italiens, venus participer, comme chaque année,  à la récolte du sel, ont tout simplement été lynchés par une foule en furie… Et, sans le courage et la dignité du curé et d’Aigues-Mortais comme Adélaïde FONTAINE, les victimes se seraient comptées par dizaines.

Luc a fait un immense travail de recherche. Il narre avec précision et quasiment minute par minute, ces deux jours sombres qui marquent à jamais notre histoire. Il décrit, aussi, avec une grande hauteur de vue, le contexte historique de l’époque. Les conditions socioéconomiques et politiques qui expliquent le pourquoi de l’intérêt pour la Cie des Salins du Midi d’avoir recours à cette main d’œuvre transalpine.

Il rappelle aussi pourquoi l’eau potable était, à l’époque, un bien précieux pour les populations locales. Beaucoup de lecteurs apprendront (et c’est mon cas) ce que représente pour la vie locale le 12 avril.

La lecture de cet essai m’a personnellement interpellé. En effet, ne serait-il pas temps (et c’est une critique que je me fais à moi-même, ayant eu l’honneur d’être le premier magistrat de notre cité de 1977 à 1989), de marquer officiellement cette tragédie ?

Pourquoi ne pas donner le nom de « Chemin des Italiens » au chemin bas de Péccais ? Et pourquoi ne pas donner le nom d’Adélaïde FONTAINE à une rue ? Ou poser une plaque à son nom sur le lieu où demeurait sa boulangerie dans laquelle se réfugièrent des italiens ?

Enfin, non seulement cet essai nous instruit sur notre histoire, mais il nous rappelle également que la Fraternité et la Solidarité doivent demeurer les biens les plus sacrés de l’humanité.

Sodol COLOMBINI

Fils de Iago COLOMBINI, ouvrier agricole italien venu, à plusieurs reprises, avec son équipe transalpine, faire la récolte du sel à Aigues-Mortes, ainsi que dans les autres salins de nos régions… Et qui fut à l’initiative de l’affiche parue le 28 septembre 1938, sur l’appel des émigrés italiens à défendre la France.

Aigues-Mortes, 23 juin 2012

 

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