La pandémie du Sars-Cov2 et les enjeux autour de la vaccination illustrent l’incapacité du système capitaliste néolibéral à répondre aux besoins de santé des populations. Sa faillite est éclatante dans la crise majeure que nous affrontons.

Les entreprises du Big Pharma ne sont pas des entreprises philanthropiques. Leur objectif prioritaire est de faire un maximum de bénéfices afin de maintenir les dividendes de leurs actionnaires. Cela va de l’organisation de la production jusqu’à la négociation des meilleurs prix avec les pouvoirs publics sur un marché du médicament rendu solvable par les systèmes de protection sociale quand ils existent.

C’est au nom de ces objectifs que ces entreprises développent leur stratégie de recherche de la rentabilité à court terme :

-Développement de la sous-traitance et production à flux tendu entrainant régulièrement des ruptures d’approvisionnement des pharmacies.

-Délocalisations, à la recherche d’une baisse des couts de production

– Recherche sacrifiée avec la fermeture par exemple de nombreux centres de recherche chez Sanofi ces dernières années, et jusque tout récemment, tout en empochant les fameux crédits d’impôts recherche et développement.

C’est la même logique que les gouvernements néolibéraux appliquent à la recherche publique, finançant s’il y a un espoir de profit à court terme, mais coupant les vivres si celui-ci s’éloigne. A l’exemple de la recherche de l’équipe du professeur Canard sur… les coronavirus dans les années 2010.

Pour assurer leurs profits les entreprises du médicament disposent de nombreux leviers. Elles agissent sur les autorités sanitaires auprès desquelles – quand ce n’est pas directement en leur sein ! – elles exercent un lobbying intense en s’appuyant sur des professionnels ayant travaillé pour elles et se trouvant en position caractérisée de conflit d’intérêt. On le voit dans les pressions exercées pour ralentir les enquêtes de pharmacovigilance, étouffer les alertes comme l’a montré l’affaire du Médiator ou échapper à leur responsabilité avec plus récemment l’affaire de la Dépakine chez les femmes enceintes. Elles entretiennent aussi tout un réseau de relations avec les cabinets ministériels, des hommes et des femmes politiques, et des professionnels faisant parfois des allers et retours entre le privé et le public.

Le cœur de ce système c’est le régime de la propriété intellectuelle qui garantit pour au moins 20 ans, au travers des brevets, l’exclusivité de production et de commercialisation et offre ainsi une arme décisive au moment de la négociation des prix notamment pour les traitements constituant une réelle avancée thérapeutique. Ce fut le cas par exemple pour le traitement du portage chronique de l’ hépatite C en 2014 qui fut mis sur le marché en France pour la somme de 42 000 euros après négociation. Et pour couronner le tout c’est maintenant le secret des affaires que les labos ont obtenu en imposant la confidentialité sur les contrats négociés pour les vaccins alors qu’il s’agit d’argent public qui échappe ainsi à tout contrôle parlementaire.

Face à ce dispositif, les gouvernements et les Etats sont impuissants s’ils respectent ces règles et le plus souvent complices quand ils organisent la défense des intérêts économiques et financiers des laboratoires pharmaceutiques. Le gouvernement Macron en donne une illustration éclatante.

Ainsi en juillet 2018, les entreprises françaises du médicament ne pouvaient cacher leur joie exprimée dans un communiqué pour « saluer l’esprit de réforme qui anime le gouvernement » dans les mesures annoncées par Edouard Philippe et présentées au conseil stratégique des industries de santé…

Il n’est plus possible de laisser à des intérêts privés le soin de répondre à des besoins collectifs universels. Les produits de santé, les médicaments, les vaccins doivent être reconnus comme des biens communs de l’humanité, comme un bien public partagé, de la recherche à la production et la distribution. Les récents développements sur les vaccins Covid de Pfizer-Biontech l’indiquent clairement : protégée derrière un brevet cette entreprise s’avère incapable d’honorer les commandes passées et tandis que des chaînes de production susceptibles d’être mobilisées restent à l’arrêt. Pendant ce temps le virus continue de circuler et les variants risquent de se multiplier.

Là où il faudrait développer la coopération et l’entraide, entre les pays et les peuples, c’est la concurrence mortifère qui règne et les inégalités qui se creusent entre pays riches et pays pauvres ou émergents (Inde, Brésil…). Comme si le virus respectait les frontières. Que ce soit du point de vue éthique ou du point de vue de l’efficacité dans la lutte contre le virus, le quasi-monopole sur les commandes des pays les plus riches est inacceptable et désastreux. L’effort au niveau international doit porter sur la création sans délais des conditions à même d’assurer une vaccination de masse à l’échelle mondiale avec les vaccins disponibles, et à même également de favoriser le développement de solutions vaccinales qui soient les plus adaptées aux conditions sanitaires des pays sous-développés, en Afrique et en Asie du Sud notamment.

Quant au gouvernement Castex, après le scandale des masques et des tests l’an dernier, il se retrouve prisonnier de sa doxa néolibérale. Il a pris du retard dans l’organisation d’une campagne de vaccination et a envisagé de bricoler à la hâte une augmentation des délais entre les deux injections. Alors qu’il y a urgence à vacciner les populations, notamment les plus fragiles et les soignant.es, les vaccins arrivent au compte-goutte dans les centres, ce qui conduit à annuler des rendez-vous.

A partir d’une critique radicale des conditions marchandes de la mise en œuvre de la vaccination, il faut donc favoriser la construction d’un large front citoyen, politique et social, autour des exigences propres à assurer son succès dans la lutte contre la pandémie : réquisitionner les brevets, faire produire les formulations qui marchent dans toutes les usines disponibles, générer des nouveaux vaccins résistants aux nouveaux variants (seul le brésilien pose problème pour l’instant, pas l’anglais), lancer des essais dès maintenant pour être prêts si un des variants résistants devient majoritaire…

Face aux gouvernements qui se soumettent au pouvoir exorbitant des grands groupes pharmaceutiques c’est une tout autre voie qu’il faut tracer à l’échelle internationale, en commençant par l’UE, comme au plan national. Il faut en finir avec l’appropriation privée des vaccins, défendre leur mise à disposition comme biens communs sous licence publique. Il faut utiliser les procédures d’ailleurs prévues à L’OMS sur la licence d’office en cas d’urgence sanitaire. L’Inde et l’ Afrique du Sud l’ont demandé à l’OMC en novembre dernier. L’Union Européenne, les USA, la Grande Bretagne s’y sont opposés… Il faut réquisitionner les usines capables de mettre en place rapidement des chaines de production pour produire des vaccins pour tous et toutes. En France il faut engager un processus de construction d’un véritable service public du médicament constitué en pôle public et jeter les bases de la restauration et du développement d’un véritable réseau de santé publique de proximité.

Il faut poser dans les mêmes termes la question du développement d’un traitement. La différence étant quand même qu’à ce stade il n’existe pas encore de traitement ayant fait ses preuves, alors qu’il existe des solutions vaccinales efficaces. Pour autant la recherche dans ce domaine est essentielle et devrait mobiliser bien plus d’efforts, notamment sur le terrain de la recherche fondamentale et pas seulement du côté du recyclage de molécules existantes.

En réalité, il n’y  pas lieu de renoncer à l’objectif de parvenir à circonscrire efficacement la pandémie par la vaccination. En tout cas il n’y a pas de motif scientifique décisif à ce renoncement. Mais il n’y a pas lieu non plus de découpler l’organisation de la société en temps de pandémie des conditions propres à assurer le succès de la vaccination. La question est celle des conditions politiques, économiques et techniques capables de concourir à un succès décisif de la vaccination face à la pandémie et des conditions démocratiques d’une gestion plus efficace de la crise. Gestion centrée sur l’objectif de défendre la société plutôt que de défendre les grands groupes capitalistes.

En premier lieu, cet objectif exige l’augmentation du nombre de lits à l’hôpital public avec les embauches correspondantes pour permettre les soins nécessaires aux malades, l’augmentation des salaires des soignant.es, la gratuité de l’accès aux masques. Face à un gouvernement qui n’est toujours pas capable d’assurer la réalisation effective d’une stratégie de dépistage couplée à une stratégie efficace de recherche des cas contacts pour circonscrire les chaînes de contamination, et qui n’est pas capable d’assurer la mise en œuvre d’un séquençage plus systématique des virus en circulation pour repérer la présence des nouveaux variants et en mesurer l’incidence géographique, il faut défendre la mobilisation des ressources humaines, techniques et logistiques à même d’assurer la réalisation de tels objectifs.

En partant du fait qu’en définitive le gouvernement ne se sert que d’un seul outil – le confinement – dans une logique binaire de “stop and go”, du fait qu’il n’accompagne pas comme il le faudrait le choix de faire fonctionner les établissements scolaires, notamment en termes de moyens humains, ne serait-ce que pour assurer les remplacements, qu’il a fermé totalement les facultés avec les conséquences catastrophiques que l’on sait, qu’il laisse crever des secteurs entiers – les cinémas et le spectacle vivant, les librairies, la petite hôtellerie-restauration, le monde des saisonniers du tourisme, etc.-  il faut avancer des propositions alternatives qui mettent la démocratie et la défense de la société dans son ensemble au cœur de leurs objectifs. Il faut inventer et promouvoir d’autres solutions reposant sur l’alternance (au travail, à l’école, à l’université, dans les transports…) et l’adaptation cohérente des usages aux contraintes imposées par la pandémie.

Le gouvernement Macron-Castex a laissé entendre pendant une semaine qu’un nouveau confinement était imminent, pour ensuite temporiser le vendredi 29 janvier. Emmanuel Macron hésite sur la marche à suivre mais il ne propose depuis mars 2020 aucun moyen pour que les enjeux sociaux et sanitaires de la situation soient débattus et maîtrisés collectivement, avec les collectivités territoriales, les syndicats, les associations, les citoyen-nes qui subissent la crise. La même semaine, il annonçait la dissolution de la mission d’information de l’Assemblée Nationale sur la gestion de la crise Covid…

Bref, face à un gouvernement qui conduit une politique cynique et incompétente, assise sur un seul dispositif mis en œuvre par intermittence quand la dynamique de l’épidémie lui échappe, qui dépense des milliards pour soutenir les grands groupes qui licencient (Carrefour par exemple) au lieu de soutenir la société, il faut imposer une gestion collective et démocratique de la crise sanitaire et défendre une autre politique de santé et notamment des vaccins considérés comme des biens communs ainsi que la solidarité et le salaire socialisé avec la sécurité sociale… Dans ce cadre il faut nous opposer aux quatre milliards d’économie imposés au secteur de la santé.


Note n°3 du Groupe de réflexion sur la crise sanitaire (chercheuses.eurs, praticien.nes et militant.es d’Ensemble et d’Ensemble Insoumis)