Pour alimenter le débat sur les municipales à Montpellier, nous reproduisons ici (avec son autorisation) la réponse que Joël Vezinhet, militant syndical et politique, a adressé à René Revol. Une analyse pertinente qui reprend la chronologie de la séquence, la resitue dans son contexte et qui éclaire les enjeux politiques derrière ces municipales pour notre camp social.

 

 

ELECTIONS MUNICIPALES MONTPELLIER

REFLEXION SUR UN DESASTRE : REPONSE A RENE REVOL

Bonjour René,

Je te remercie tout d’abord de m’avoir adressé ton analyse et les réflexions que t’inspire la situation électorale à Montpellier. Je m’empresse de partager tout de suite un point d’accord avec toi lorsque tu parles de désastre pour caractériser le bilan des élections municipales à Montpellier à la veille du second tour. Je crois en effet que le terme est particulièrement bien choisi.

Dès lors une question se pose :

Comment et pourquoi a -t- on pu en arriver là ?

Si les deux groupes d’Insoumis rivaux dans ces élections municipales ont condamné sans ambigüité le ralliement de leur chef de file (Ollier et Doulain) au milliardaire et macroniste Altrad, cela, pour reprendre tes propres termes, « n’exonère pas les uns et les autres dans l’examen critique sur leur propre responsabilité politique ».

 En effet ce débat, s’il concerne bien évidemment les Insoumis dont je ne fais plus partie, concerne bien au-delà tous les citoyens, militants qui se sont investis avec dévouement et espoir dans cette campagne des Municipales 2020 pour faire triompher une liste porteuse d’un projet déclinant au plan local les trois urgences : écologique, démocratique et sociale.

Avant d’essayer de répondre à la question posée plus haut, une autre question mérite elle aussi d’être soulevée : la direction nationale de LFI et son comité électoral national ont-ils voulu vraiment mettre en œuvre à Montpellier une stratégie permettant de gagner la ville ? Cette question a d’autant plus de légitimité au vu des stratégies à géométrie variable mises en œuvre dans telle ou telle ville par la direction nationale de LFI.

Tu  notes dans ton texte « prendre la mesure d’une véritable divergence entre  deux stratégies politiques ». Je vais donc essayer d’analyser la nature des divergences réelles qui se sont exprimées au sein de LFI à Montpellier. De ce point de vue il n’est pas sans importance d’opérer un petit retour en arrière.

Les élections européennes de 2019, première manifestation de démarches différentes

Lorsqu’une campagne électorale s’engage se pose tout de suite la question du cadre ou des cadres à mettre en place pour en assurer la coordination, l’animation, la cohérence et au final l’efficacité. Il s’agit là à la fois d’une question de méthode et d’orientation. Je crois savoir qu’à Montpellier les groupes d’action de LFI n’ont jamais été associés à la conduite de cette campagne. Sans parler du choix des candidats locaux (Pascale Le Nehouannic et Rhany Slimane lui-même membre du Comité électoral national) qui a été imposé d’en haut hors de toute consultation interne des Insoumis montpelliérains dont la députée LFI Muriel Ressiguier. Bref c’est donc un petit groupe de militants  autour de ces deux candidats qui a assuré l’essentiel des choix et initiatives de campagne. Choix auxquels tu as apporté ton soutien et ta contribution.

Ce n’est certes pas cela qui explique à lui tout seul le recul significatif du score électoral de LFI sur Montpellier (de 31,4% à la Présidentielle à 9,5% aux Européennes). Les causes de ce recul relèvent à l’évidence autant de questions d’orientation et de stratégie au plan national que de la nature même du scrutin européen.

Puisque j’évoque l’épisode des élections européennes, j’en profite pour noter que dès le lendemain de celles-ci, le candidat Rhany Slimane (qui s’est lui-même auto désigné) a basculé dans le ralliement au mouvement Nous Sommes qui venait de se constituer et qui se projetait déjà sur les Municipales 2020 à Montpellier. Décision prise là aussi en dehors de tout débat à l’intérieur des groupes d’action locaux de LFI.

 Quelques éléments de contexte et de stratégie électorale

Le débat sur les divergences est tout à fait indispensable. Encore convient-il de ne pas caricaturer la position des uns pour les besoins de ta démonstration. A te lire il y aurait d’un côté « une stratégie dite de la pastèque unifiant les écologistes d’EELV et la gauche radicale (LFI en fait-elle partie ?), tout cela en vue de pouvoir peser dans une nouvelle union de la gauche en fusionnant avec la liste du PS » et de l’autre la stratégie de la révolution citoyenne dont l’association Nous Sommes aurait été ici l’incarnation, stratégie à laquelle tu adhères.

Je ne sais pas sur quels documents écrits tu t’appuies pour affirmer qu’il y aurait chez une partie des Insoumis de Montpellier  une volonté de constituer une nouvelle Union de la gauche en fusionnant avec la liste du PS. Il s’agit d’une allégation sans aucun fondement sérieux. Comme dans ton texte je suis implicitement assimilé à cette supposée position, je souhaite te faire part de mon analyse et de quelques éléments de réflexion. Ils n’engagent évidemment que moi.

Le mouvement social, qu’il s’exprime à travers des mobilisations « classiques » telles que dans les hôpitaux, l’Education nationale, sur la réforme des retraites… ou à travers des formes nouvelles et inédites à l’instar du mouvement des gilets jaunes révèle à l’évidence un profond rejet de la politique de Macron et de son gouvernement. Rejet qui s’est aussi exprimé sur le terrain de ces élections municipales au plan national malgré le cadre faussé dans lequel s’est déroulé le premier tour. En témoignent aussi localement le score du député LREM Vignal (6,1%) et celui du maire sortant Philippe Saurel (19,11%) soutien de la première heure de Macron.

Premier tour qui a vu aussi la poussée de listes EELV (Lyon, Bordeaux par exemple) alors que LFI de son côté rencontrait de sérieuses difficultés pour s’imposer comme force structurante de ce rejet. Au lendemain de la Présidentielle et des Législatives de 2017, LFI était en position de force pour constituer la colonne vertébrale de l’opposition à Macron sur tous les terrains y compris électoral.

Je ne suis pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui pour des raisons qu’il conviendra d’analyser plus tard. Même l’épisode majeur de la crise du COVID 19 qui a révélé les incohérences profondes de ce gouvernement en termes de gestion de la crise ne permet pas à LFI de capitaliser sur le mécontentement de la population. Simple constat.

Rappeler comme tu le fais que EELV est « un parti au fondement théorique ambigu et incertain avec des positionnements à géométrie variable » n’est pas inutile à condition d’en tirer toutes les conséquences, entre autres que ce Parti est traversé par des courants politiques divers. C’est avec ce parti à sa tête que la ville de Grenoble est dirigée depuis 2014 avec le soutien du PG local et d’un mouvement citoyen très dynamique. Quel bilan politique en tirer 6 ans plus tard ? Connaissant bien cette ville et y comptant des amis tu dois sans doute disposer de quelques éléments de réponse.

C’est aussi avec ce parti que LFI est parti à la bataille à Toulouse. Je note au passage que la liste menée par Eric Piolle à Grenoble obtient 46,67% des voix et à Toulouse la liste dite « Archipel citoyen » conduite par un Vert  obtient 27,57% et possède des chances de l’emporter au second tour face au maire sortant LR qui contrairement à ce que tu écris n’est pas soutenu par Carole Delga, présidente PS de la région Occitanie. Au contraire celle-ci vient d’apporter son soutien à la liste Archipel citoyen, ce qui n’est pas le cas de la tête de liste PS du premier tour mais dont la liste a fusionné pour le 28 juin avec l’Archipel citoyen.

Pourquoi ce qui a été possible à Grenoble, Toulouse pour ne citer que ces deux exemples ne l’était-il pas à Montpellier ? Si non pourquoi ?

A propos de Nous Sommes

Dans le cadre du contexte évoqué plus haut, je n’ai jamais cru que LFI même unie mais toute seule pouvait constituer à Montpellier l’alternative politique pour tourner la page Saurel. Je persiste à penser que le scénario d’une victoire à Montpellier était possible. Pour cela encore fallait-il combattre pour en réaliser les conditions. Cela passait à l’évidence par la recherche de convergences avec d’autres forces politiques. Je précise tout de suite que pour ma part j’en excluais le PS pour toute une série de raisons que je pense partager avec toi.

LFI au plan national n’a pas voulu d’une telle stratégie à Montpellier, s’enfermant dès le début dans une position de soutien exclusif à Nous Sommes qui affirmait de son côté qu’elle rejetait les partis politiques, encensant le fait de n’être membre d’aucun parti politique et à contrario considérant presque comme une tare d’être membre d’un parti politique.

 Et pourtant il y avait dans ce mouvement un formidable potentiel d’énergie, d’enthousiasme et de jeunesse, des éléments programmatiques pertinents. C’est d’ailleurs un militant en vue de Nous Sommes qui écrivait récemment : « Nous avions quasiment le même programme que Clothilde Ollier».

Je constate que les militants insoumis qui ont rejoint Nous Sommes se sont adaptés à ce cadre et ont renoncé à y mener un combat de clarification politique. Cela ne sera pas sans conséquences, on le verra hélas par la suite. Tu dois toi-même reconnaître cette faiblesse quand tu notes : « la tendance un peu apolitique de nombre de ses membres qui les a mené à rejeter tout ce qui appartenait à une organisation politique ». C’est bien là le problème !

 Dans ces conditions, Il ne restait plus aux militants insoumis qui ont fait le choix de Nous sommes qu’à jouer les supplétifs d’une campagne où l’action (ou l’activisme) était l’alpha et l’oméga de tout  au détriment du nécessaire débat de clarification politique et stratégique.

 Je suis sidéré quand je lis les propos d’Alenka Doulain (Interview Midi-Libre du 21 juin) : « sur les aspects programmatiques on avait déjà des programmes très proches avec Altrad ». Cette auto-justification à postériori me laisse pantois ! Naïveté, immaturité politique, opportunisme, cynisme ? Je ne trancherai pas.

Tu as par ton soutien politique accompagné  cette stratégie d’isolement et d’apolitisme. On voit où cela  mène quand on ne construit pas à chaque étape un véritable débat d’orientation politique et stratégique.

Aux origines du mouvement Confluence

Quelle a été la stratégie des Insoumis qui ont refusé de s’engager dans Nous Sommes ? Ils ont posé dès juin 2019 clairement le cadre d’un appel visant à construire les bases d’un rassemblement à vocation majoritaire autour d’un projet municipal de rupture articulant les trois urgences évoquées plus haut. Cela passait de mon point de vue par l’ouverture d’une discussion avec EELV, le PCF, Nous Sommes et autres mouvements associatifs qui pouvaient s’intégrer à cette démarche et à cet objectif. Et j’ajouterai sans aucun préalable s’agissant de la tête de liste, la question du contenu du projet me paraissant essentielle.

LFI devait être la force structurante de ce rassemblement. Elle en avait les moyens. L’exemple de Toulouse devrait être médité à Montpellier. Pourquoi la stratégie qui était juste à Toulouse ne l’était pas à Montpellier ? De plus, à Montpellier peut-être plus qu’à Toulouse, les Insoumis étaient en position de force pour structurer un rassemblement à vocation majoritaire (score de JLM à la Présidentielle, élection d’une députée LFI).

J’ose ici une question tant le scénario me paraît hallucinant. Et si finalement le national de LFI avait fait le choix de sacrifier Montpellier afin de garder le contrôle sur LFI locale et affaiblir par là même la députée locale connue pour ne pas être en odeur de sainteté auprès de la direction nationale de LFI ? Simple hypothèse.

 A aucun moment il n’a été question de fusion avec le PS au premier tour, Mickaël Delafosse ayant annoncé depuis longtemps qu’il était quoi qu’il en soit candidat. L’alliance supposée avec lui est une pure vue de l’esprit qui ne repose sur aucune réalité tangible. La question du second tour ne relève pas bien entendu du même débat.

 Lors de l’assemblée générale des Insoumis en septembre ce débat d’orientation politique et stratégique a commencé à se mener.  Débat pour  le moins houleux et constat de désaccord sur la stratégie à mettre en œuvre. Face à cela le seul moyen pour sortir de l’impasse était de convoquer en octobre une nouvelle assemblée générale  préparée par des contributions à la discussion, des textes d’orientation sous la responsabilité du Comité électoral national. Et à l’issue de celle-ci un vote devait trancher sur la question de la stratégie.

Toutes les demandes en ce sens formulées par les groupes locaux de LFI et le PG de Montpellier se sont heurtées à une fin de non- recevoir  du Comité électoral national. Ce sont les faits. Fin octobre le national tranchait en faveur d’un soutien à la liste Nous Sommes tandis que le PG national menaçait de sanctions le PG local qui refusait de soutenir Nous Sommes. Bref chronique d’un naufrage annoncé, assumé !  On croit rêver !

En septembre les militants insoumis initiateurs de l’appel à une démarche de rassemblement ont constitué Confluence pour donner un cadre organisationnel à cette bataille.

Concernant le PCF qui représente certes un courant très minoritaire sur Montpellier, il a fait le choix en novembre d’une alliance avec le PS. Il faut dire que face à la cacophonie du côté de LFI et en l’absence d’une vraie dynamique de rassemblement, il a préféré « assurer » quelques places dans le prochain Conseil municipal avec le PS.

C’est dans le contexte de cette division mortifère qu’est intervenue en octobre la primaire organisée par EELV. La victoire de Clothilde Ollier, infirmière urgentiste, militante à la CGT, contre Roumégas ancien député, pouvait ouvrir une nouvelle donne. Des sondages encourageants (20% d’intentions de vote), malgré les limites de tels sondages à 6 mois de l’échéance, pouvaient ouvrir la voie à la construction d’une nouvelle dynamique de rassemblement et provoquer des brèches à l’intérieur des organisations. Il n’en a rien été.

Nous Sommes a persévéré dans sa stratégie de cavalier seul tandis que la direction nationale d’EELV liquidait en janvier sa propre candidate et suscitait la présentation d’une liste officielle EELV. Roumégas qui n’avait pas digéré sa défaite de la primaire présentait la sienne. Des écolos sur 3 listes, des Insoumis sur 2 listes…

Je précise à nouveau que ce n’est pas tant le ou la tête de liste qui importe à mes yeux que le cadre et le projet collectifs. On peut disserter rétrospectivement sur le profil de la tête de liste à la lumière des prises de position de l’entre-deux tours. Ce débat ne présente pas grand intérêt.

Bref tous les ingrédients étaient d’ores et déjà réunis pour un premier fiasco celui de n’avoir aucune liste EELV, Nous Sommes, Ollier capable de dépasser 10% au premier tour. Comment s’étonner ensuite que Delafosse soit devant ? Tout a été fait pour en arriver là. Bien sûr EELV porte sa part de responsabilité, Nous Sommes la sienne.

Renvoyer dos à dos les Insoumis qui ont choisi le cavalier seul de Nous Sommes et les Insoumis qui ont cherché dans la difficulté à constituer les conditions d’un rassemblement me semble particulièrement malvenu. Je note que Nous Sommes a validé à une courte majorité l’alliance avec Altrad alors que 72% des colistiers de Ollier condamnaient cette alliance. Seul point commun : un Insoumis de Nous Sommes et un Insoumis de la liste Ollier ont rejoint la liste Altrad ainsi que les deux chefs de file Doulain et Ollier.

Le fait que ce soit un membre du Comité électoral national de LFI, en l’occurrence Rhany Slimane, qui ait rejoint Altrad pose tout de même un gros problème et ces deux cas interrogent  sur le degré d’homogénéité politique au sein de LFI.

Si divergences il y a eu entre les Insoumis, elles ne relèvent pas d’un clivage entre « les tenants d’une stratégie d’union de la gauche et les partisans de la révolution citoyenne » comme tu l’établis mais elles reposent sur les données que je viens de développer. En tous cas le bilan politique est catastrophique et il ne sera pas facile de reconstruire sur ce champ de ruines.

Et maintenant ?

Nous sommes à la veille d’un second tour. Pour ma part je suis inconditionnellement pour battre les deux candidats de droite Altrad et Saurel. J’apporte donc mon soutien à Delafosse même si son programme n’est pas celui que ses adversaires de gauche du premier tour (Ollier, Doulain, Mantion) avaient proposé.

Tu as fait le choix de ne pas te prononcer en tant que Maire de Grabels. Cela se discute. En revanche je suis en désaccord avec le fait que LFI ne donne pas de consigne de vote.

Quelle que soit l’issue du second tour, l’heure est à la reconstruction, à la recomposition à gauche. Il faudra bien tirer le bilan collectivement de cette faillite. LFI nationale en a-t-elle la volonté ? Je n’en suis pas sûr.

Et pourtant, sous les effets des conséquences sociales graves liées à crise du COVID19, il est plus que jamais nécessaire de construire cette alternative politique dont le pays a tant besoin. Tu sais comme moi que les luttes sociales qui ne vont pas manquer dans les prochains mois ne produiront pas mécaniquement la construction de celle-ci. On l’a vu avec le mouvement des gilets jaunes.

Oui la révolution citoyenne est toujours d’actualité mais la construction de l’outil politique pour la faire triompher est plus que jamais posée. Le problème de LFI n’est pas qu’elle est « imparfaite dans sa forme actuelle » comme tu l’écris. Elle a failli dans la tâche qui était la sienne et a vu le départ de nombre de ses cadres. Se pose à elle des problèmes d’orientation politique, de stratégie politique et de son mode d’organisation et de fonctionnement interne.

Ce n’est que sur la base d’une remise en question profonde, politique, démocratique et organisationnelle que LFI pourra renouer les liens de confiance dans la société. On pourrait peut-être commencer ici dans l’Hérault sans attendre que les choses tombent d’en haut. Il y a vraiment urgence. Pour ma part j’y suis prêt. C’est la raison pour laquelle j’ai signé l’appel des 34.

Amitiés,             

Joël Vezinhet militant syndical et politique

Grabels le 23 juin