Nous reproduisons ici, avec son autorisation, la réponse de Joël Vezinhet à un jeune militant à propos d'une coalition improbable... Une contribution au débat :

 

MUNICIPALES A MONTPELLIER

 

ELEMENTS DE REFLEXION ET D’ANALYSE A PROPOS D’UNE COALITION IMPROBABLE

REPONSE A UN JEUNE MILITANT  QUI A TOUTE MON AMITIE (Arnaud Matarin)

La vie politique réserve parfois des surprises pour le moins inattendues. En 50 ans de vie militante j’ ai connu pas mal de vicissitudes mais j’avoue que les dernières péripéties politiques montpelliéraines atteignent un sommet de pathétique qui me laisse un goût étrange dans la bouche.

Loin de moi l’idée de faire la leçon, la morale à qui que ce soit au nom de je ne sais quelle autorité ou légitimité. Simplement comme de nombreux citoyens, militants, je m'interroge sur le sens du spectacle surréaliste qui s’étale sous nos yeux.

Un copain de Grabels a eu l’excellente idée de me faire part du long texte que tu as pris le soin de rédiger pour, en ta qualité de numéro 2 sur la liste Nous Sommes, justifier « un accord de partage du pouvoir avec un milliardaire » pour reprendre tes propres termes. Sans cela, n’étant pas un familier des réseaux sociaux, je serai peut-être passé à côté. Je l’ai lu très attentivement et il me donne donc l’occasion de te faire part de quelques réflexions et questionnements.

Sachant fort bien que tu ne nourris aucune ambition de carrière, je ne peux que saluer la sincérité et les convictions qui animent ton engagement. Te connaissant toi et tes proches depuis fort longtemps je ne doute pas une seule seconde de ta probité et de ton honnêteté intellectuelle. C’est sans doute cette conviction qui m’amène à tenter de jeter les bases d’un échange politique respectueux.

D’ailleurs c’est toi-même qui en fais l’aveu quand tu évoques « la décision la plus difficile que j’ai eu à prendre et à assumer dans ma vie ».

Le contexte des municipales à Montpellier

Avant de revenir sur cette « coalition improbable, impensable il y a quinze jours », je souhaite évoquer quelques éléments de contexte. Je réaffirme ici ma conviction que la ville de Montpellier pouvait être gagnée par une équipe municipale plaçant au cœur de son projet les trois urgences : écologique, démocratique et sociale, tournant définitivement la page de 6 ans de gestion catastrophique de la ville par le Macron compatible Philippe Saurel.

Le score de Jean-Luc Melenchon à la Présidentielle de 2017 (31,24%), l’élection d’une députée LFI à Montpellier,  autorisaient légitimement l’espoir d’une possible victoire d’une liste déclinant  au plan local les trois urgences évoquées plus haut. Cette donnée, pour importante qu’elle soit, ne devait pas conduire à ignorer qu’une élection présidentielle n’est pas une élection municipale où dans cette dernière entrent en ligne de compte d’autres éléments d’analyse.

Pour cela encore eût-il fallu que de part et d’autre on cherche à construire les bases d’un rassemblement de la gauche et des écologistes, la liste EELV aux européennes ayant obtenu 19,5% sur la ville soit deux fois plus que le score de la liste LFI. Tu remarqueras que j’assume le mot gauche. Ne t’en déplaise, je ne peux partager ton appréciation « la droite et la gauche n’ont plus de significations ». C’est un débat que je n’approfondirai pas dans les limites de ce texte mais que je suis prêt à mener avec toi si tu le souhaites. Je me bornerai simplement à constater que l’idéologie « ni gauche ni droite » dans l’histoire politique française et internationale a pratiquement toujours conduit à la mise en œuvre de politiques dirigées contre les intérêts du peuple (le mot peuple est à entendre ici par classes exploitées par le capital) par des régimes autoritaires quand ce n’était pas carrément fascistes.

 LFI a réussi le tour de force de se disperser sur deux listes distinctes au premier tour alors que Nous Sommes de son côté refusait par principe (lequel ?) toute idée d’alliance avec d’autres forces politiques et rejetait les partis. Combien de fois n’a -t- on pas entendu des militants de Nous Sommes dénoncer la « tambouille » chez les autres au nom de je ne sais quelle pureté idéologique ou du bien commode lieu commun « faire de la politique autrement ». La responsabilité du Comité électoral national de LFI dans ce fiasco est bien entendu engagée.

Quant aux Verts locaux aidés en cela par leur direction nationale, ils se sont surpassés (leurs militants éparpillés sur 3 listes) en flinguant au passage leur candidate investie à l’issue d’une primaire et qui était donnée à 20% dans les sondages soit en tête des intentions de vote. Ces sondages n’étant bien sûr qu’une indication à un moment donné.

Bref un énorme gâchis, un vrai naufrage. Nul doute que si l’intérêt général l’avait emporté sur les égos, les calculs, les manœuvres des uns et des autres la configuration du second tour en aurait été très différente et il n’y aurait pas eu, c’est une certitude, cette « coalition improbable » qui tourmente tant ton esprit.

Aussi est-il stupéfiant de lire aujourd’hui sous ta plume « le programme de Clothilde Ollier est quasiment semblable au nôtre ». Quelle découverte et quel manque de perspicacité politique !

Nous Sommes, en tant qu’expression d’un mouvement citoyen jeune et récent, aurait pu œuvrer à un tel rassemblement des forces de gauche et écologistes. Au lieu de ça, elle a préféré faire cavalier seul et cultiver son isolement espérant naïvement que toute seule elle pouvait renverser la table. Aveuglement coupable ! Et ironie terrible de l’histoire, j’apprends que Nous Sommes a entrepris des démarches pour se transformer en parti politique, lesquels étaient voués aux gémonies ces derniers mois. Comprenne qui pourra ! Où est la cohérence dans tout ça ?

Dans d’autres villes, comme à Toulouse, un tel rassemblement a pu s’opérer (mouvement citoyen, LFI, EELV) plaçant la liste l’Archipel citoyen en seconde position derrière le maire LR sortant avec des chances de l’emporter le 28 juin après la fusion avec la liste conduite par le PS.

A propos de démocratie

La démocratie étant l’une des trois urgences évoquées plus haut, je voudrais m’arrêter sur un aspect lié à l’évidence à celle-ci.

Si j’ai bien compris, la décision d’accepter la fusion avec la liste Altrad a été validée  à l’intérieur de Nous Sommes par une courte majorité d’environ 7 voix sur 80, clivage hautement significatif. Je constate également  que 72% des colistiers de Clothilde Ollier ont condamné sans appel cette fusion avec la liste Altrad. Quant à Gaillard, dont le one man show est dans sa nature profonde, je ne suis pas sûr qu’il ait demandé leur avis à ses propres colistiers si j’en crois ce que Midi-libre révèle ce jour  à savoir que 7 de ses  colistiers expriment leur colère devant l’alliance de leur chef de file avec Altrad et dénoncent le fait qu’ils n’ont pas été consultés. Quant aux autres ?

Bref j’en conclus donc qu’un tel accord n’est pas validé par une majorité des candidats figurant sur les listes Nous Sommes et Ollier. Quant à Gaillard, intronisé de façon sidérante comme porte-parole du Triangle des Bermudes, je ne sais pas ce qu’il en est de la position de ses autres colistiers hormis les 7 qui se sont exprimés dans Midi-Libre.

Si l’on ajoute à cela que la décision de Clothilde Ollier a été prise à l’insu de ses propres colistiers hors de toute consultation interne, on est là face à un grave problème touchant à la démocratie dans le mode de prise de décisions. Si c’est cela « faire de la politique autrement »… je reste perplexe pour la suite.

Ces faits avérés ne te posent- ils aucun problème ???

Et je ne parle ici que des colistiers. Quel mandat avez-vous reçu (Nous Sommes, Ollier, Gaillard) de vos électeurs pour vous engager dans une alliance avec Altrad ? Je ne doute pas que plus d’un de vos électeurs a dû se sentir trahi par vos décisions. D’ailleurs tu l’évoques toi-même avec sincérité quand tu parles de « ceux qui pensent qu’on est comme les autres ». Eh oui les gens qui se sentent trahis sont impitoyables.

La coalition avec Altrad ou le marché de dupes

Il est assez effarant de lire sous ta plume « Nous n’avons rien à voir avec cet homme (Altrad) ». Pour les militants de ma génération, il aurait été impensable de faire liste commune avec un personnage avec lequel on n’a rien à voir. Au mieux c’est de la crédulité pour certains, au pire le cynisme le plus écoeurant pour d’autres.

Pour avoir assumé des responsabilités syndicales à un certain niveau, je sais ce qu’est un compromis et ce qu’est un rapport de forces. Ici il n’est pas question de compromis mais de compromission. Je pèse mes mots. Est-ce que j’exagère ?

Je ne peux résister à l’envie de te citer une fois de plus : Altrad incarne « l’argent roi, le capitalisme pur et dur, le management brutal, l’optimisation fiscale ». Tout est dit avec une lucidité que je salue. Je n’aurais pas dit mieux. Tu aurais juste pu ajouter dans un tel élan de sincérité que ce monsieur a sollicité l’investiture de LREM et qu’il est aussi l’ami du Président. Pas neutre comme info non ? Dès lors une question me brûle les lèvres. Pourquoi diable aller avec lui ?

Le fond du débat ce sont les arguments que tu développes à l’appui de ton choix.

Examinons-les. D’abord on sent une certaine retenue puisque tu juges utile de parler « d’un choix osé, raisonné comportant bien sûr une bonne part de risque » et « d’une conscience du danger ». J’aurais aimé que tu sois plus explicite sur « la bonne part de risque » et le « danger »  que comporte  à tes yeux l’opération. Cela m’aurait intéressé d’en savoir un peu plus.

Partant du juste constat que « presque rien ne va dans ce monde » tu manifestes le désir bien compréhensible d’agir tout de suite, d’entrer dans « l’arène politique ». Impatience de la jeunesse ? Souci louable mais à n’importe quel prix ?

Si j’ai bien compris tes arguments, le fait que Altrad vous octroie 22 places à la Mairie et 9 à la Métropole constitue « la seule et unique garantie que l’on pourra mettre en œuvre nos projets ». Il est un autre argument que tu mets en avant : Altrad aurait accepté les 7 points soumis par le triangle des Bermudes. Et enfin dernier point « Altrad laisserait les clés de la ville à Alenka Doulain au plus tard le 31 décembre 2020 ». Elle est pas belle la vie !

Il faut quand même une grande dose de naïveté pour croire que Mohed Altrad va vous laisser les mains libres pour appliquer tranquillement vos projets.

Sans doute vous a-t-il aimablement écoutés car il est courtois. Mais après ?

Avant tout Altrad est le patron milliardaire d’une holding d’entreprises du BTP international. Les révélations récentes du journal Le Monde sur la façon dont il traite les ouvriers d’une de ses filiales dans le golfe persique devrait inciter pour le moins à la méfiance. Je laisse le soin aux journalistes d’investigations indépendants de nous en apprendre un peu plus sur ses pratiques  à l’avenir.

Ce monsieur n’a à ma connaissance jamais manifesté une sympathie et un intérêt pour les causes que vous êtes censés défendre : social, écologie, démocratie… Bref il incarne le « système ».

Alors pourquoi son engagement à vos côtés ? Avec, 13,6% des voix au premier tour il avait besoin de nouer des alliances pour espérer l’emporter. Pas sûr que tous ses électeurs du premier tour se reconnaissent dans cet attelage contre nature que vous avez conclu avec lui.

Penser comme vous semblez le croire que vous allez pouvoir « hacker le système de l’intérieur » relève de la pire des illusions. Altrad ne déclarait-il pas récemment (source AFP) : « Je veux que mon état d’esprit soit partagé par ceux qui m’entourent sinon ils me paralysent et me ralentissent ».

La manière et les conditions dans lesquelles vous avez conclu cet accord avec lui de même que votre campagne de communication très personnalisée sur votre tête de liste interrogent  sur votre conception de la démocratie et de l’exercice du pouvoir.

Quand je vois un Rhany Slimane membre il y a peu encore du Comité électoral national de LFI et candidat aux élections européennes rallier votre liste contre la position de LFI nationale qui condamne votre alliance, cela en dit long aussi sur l’état d’esprit qui anime certains.

Ce monsieur s’opposer à Altrad ? C’est une sinistre plaisanterie. Où est l’éthique dans tout ça ?

Il y a un autre élément que tu as sans doute sous-estimé, c’est la force de corruption des institutions. Il faut un cadre collectif cohérent doté de repères politiques clairs et forts pour résister à celle-ci. Je doute fort qu’un attelage aussi inexpérimenté et si peu cohérent politiquement que le vôtre soit de nature à y faire face. De ce point de vue Altrad est le plus fort car il a à la fois  la puissance financière et une solide expérience de la gestion des Conseils d’administration.

Vous rêvez si vous pensez le manipuler à votre guise. J’ai lu récemment dans Midi-Libre qu’il avait dû « recadrer » Gaillard au grand dam de celui-ci.

En guise de conclusion

Partant à la différence de toi d’une vision et d’une analyse nationales de la situation politique, je m’inscris pour ma part dans une démarche résolue de construction d’un rassemblement de la gauche et des écologistes afin d’ouvrir une alternative politique progressiste au macronisme dont la politique et les choix ont fait depuis 3 ans tant de dégâts dans le pays sur les plans social et démocratique.

De ce point de vue les élections municipales, je les conçois comme un moment de la construction d’une telle alternative. En agissant comme vous l’avez fait, vous portez un coup de poignard au plan local à la construction d’une telle alternative. Vous entretenez une confusion politique grave qui peut avoir pour effet d’écoeurer, de détourner de l’engagement politique celles et ceux qui ont cru à un discours de rupture avec le système. Vous devrez, tu devras assumer cette responsabilité.

Pour ma part, militant de gauche depuis toujours, mon choix est vite fait. Mickaël Delafosse socialiste allié avec les communistes et EELV incarne le rassemblement d’une partie de la gauche. A ce propos, mais tu ne l’ignores sans doute pas, la gauche depuis le 19ème siècle et même depuis la révolution de 1789 est diverse dans sa physionomie et sa culture politique. Je fais partie d’un des courants de cette gauche et j’en suis fier. C’est mon histoire, c’est ma vie, c’est ma passion.

En face de lui il y a deux candidats Macron compatibles : Saurel et Altrad. Donc sans hésitation je vote pour ma famille politique. Une vieille règle républicaine énonçait ce principe : au premier tour on choisit (Delafosse n’était pas mon choix) et au deuxième on élimine. Si tu veux me convaincre des turpitudes du PS dans l’histoire, on peut en discuter et je pourrai certainement t’en apprendre plus que ce que tu en sais, expérience oblige.

Je combattrai donc avec toute mon énergie pour barrer la route à votre coalition que je juge opportuniste, sans principes et sans éthique.

J’espère et te souhaite que cette expérience politique te sera de la plus grande utilité et enrichira ta pensée politique. On apprend en avançant. L’erreur est humaine et participe de la construction de sa propre personnalité. Comme tout le monde j’en ai commis aussi. C’est la vie tout simplement.

Ceci dit, les désaccords politiques, fussent-ils profonds, n’excluent pas l’amitié. Je te conserve la mienne et te ferai la bise avec plaisir à la première occasion.

Affectueusement,

Joël Vezinhet, le 12 juin 2020.

 

La lettre en pdf :