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Interview de Richard Abauzit

 

Comment cette affaire a-t-elle démarré ?

Elle fait suite à l’arrivée d’un nouveau directeur à l’Institut Saint Pierre à Palavas à l’automne 2013. Une ex-salariée (de 2003 à 2011) allait passer aux prud’hommes pour requalification de ses 50 CDD en CDI. Une semaine avant l’audience, ce nouveau directeur lui a offert, en échange de l’abandon de la procédure prud’homale de l’embaucher en CDI à temps partiel, avec engagement de passer rapidement à temps complet. Pour ce travail correspondant à sa qualification, elle a démissionné d’un CDI à temps complet. 14 jours plus tard et alors qu’elle a fait l’objet d’une agression verbale d’un salarié, elle était mise à pied à titre conservatoire et licenciée pour faute grave !

Deux autres cas tout aussi violents et inhabituels ont suivi. Nous avons distribué deux tracts à l’Institut St Pierre et avons constaté la peur des 250 salariés face à un comportement de la direction parfaitement imprévisible. A cette occasion, nous avons rencontré le nouveau directeur qui a appelé la gendarmerie pour faire interdire le tractage et a interpellé une des salariés concernées en lançant : « Vous n’allez pas mettre en doute la parole d’un pasteur ?! ».

Un pasteur ?

Si l’on veut, car, vérification faite, il s’agit d’un « pasteur » autoproclamé d’une des nombreuses « églises » évangélistes, plus précisément celle nommée « mission Timothée ». En France ce mouvement politico-religieux rassemblant des hommes d’affaires se nomme ACTE (Association  des Cadres Témoins de l’Evangile) et au niveau mondial CBMC (« Connecting Business and Marketplace to Christ »), une organisation née dans les années 30 dont les buts sont doubles : créer un réseau d’hommes d’affaires chrétiens et se servir de leur position économique/sociale/politique  pour évangéliser ; utiliser leur posture religieuse pour faire des affaires.

Le directeur « pasteur » est également membre d’un petit parti, le parti républicain chrétien, qui appelle à faire barrage à la religion musulmane.

 

Tu veux dire qu’il est plus question d’idéologie que de religion ?

Oui et c’est l’aspect le plus incroyable de ma mise en examen, car cette mise en examen est double : en plus d’une diffamation pour avoir critiqué la gestion du personnel, je suis également accusé d’avoir diffamé le directeur en raison de sa religion ! Cela procède de la même logique que dire que ceux qui critiquent les agissements de Daech mettraient en cause l’islam ! Le directeur ne se cache pas (on peut voir une interview en 2009 sur internet) de mélanger sa croyance avec son rôle de directeur. Et malheureusement, cette croyance a peu à voir avec les préceptes de l’Evangile (On ne peut servir deux maîtres, Dieu et l’argent/Aimez-vous les uns les autres) et a des conséquences dommageables sur les salarié(e)s. Les trois salariées qui ont saisi les prud’hommes (audience le vendredi 18 mars à 14h) ne se sont toujours pas remises de la violence qui leur a été faite.

 

Comment expliquer une telle mise en examen ?

Expérience faite, cela peut arriver et de façon inexorable à n’importe qui critique un employeur : il suffit à celui-ci de se constituer partie civile et le procureur est obligé de saisir un juge d’instruction et celui-ci, dans le cadre d’une plainte pour diffamation, n’instruit pas ! Il se contente de vérifier votre identité et votre confirmation d’avoir tenu les propos qui sont reprochés.

Une procédure très dissuasive et un an après « Charlie » une entrave à la liberté d’expression de tous les militants, syndicaux et associatifs, mais pas seulement car la mise en examen concerne la personne. Alors que je m’exprimais lors d’une conférence de presse syndicale, je suis mis en examen en tant qu’individu.