De la démocratie économique vers la démocratie totale

2 mois 3 semaines ago

Réunion – Débat

Samedi 19 janvier 2019, de 9h30 à 17h

31, rue de la Grange aux Belles 75010 Paris
Métro ligne 2, Colonel Fabien ; bus 75 ou 26

co-organisé par l’Association Autogestion (AA), l’Association des communistes unitaires (ACU), les Amis de Tribune socialiste (ATS), Cerises, l’Observatoire des mouvements de la société (OMOS), le Réseau pour l’autogestion, les alternatives, l’altermondialisme, l’écologie et le féminisme (AAAEF), le Temps des lilas et l’Union syndicale Solidaires.

La récente séquence des Gilets jaunes a mis à nu une aspiration à la démocratie face aux décisions d’un pouvoir dépourvu d’une quelconque assise populaire. Au-delà de la satisfaction de revendications relatives au pouvoir d’achat, une proposition de référendum d’initiative citoyenne semble émerger. Par ailleurs, en guise de « contre feux », le pouvoir s’est engagé sur une vaste concertation en vue d’éventuels correctifs sur l’actuelle constitution de la Ve république.

Pour autant, peut-on réellement parler de démocratie lorsqu’une fois passées les portes de l’entreprise, le domaine de la production est soumis à des ordres venus d’une hiérarchie ? Peut-on parler de démocratie lorsque les investissements sont soumis aux pouvoirs des banques et des marchés sanctuarisés par un néo-libéralisme autoritaire? Cette question porte en soi la remise en cause du rôle des propriétaires et des actionnaires. Quelle est la réalité de cette aspiration à la démocratie économique et comment peut-elle s’exprimer aujourd’hui ? Peut-il y a avoir une réelle révolution citoyenne en éludant cette question du champ de la démocratie ?

Si se réclamer de la démocratie est fondamental, cela reste sujet à de multiples interprétations. Comment peut-elle se concrétiser ? S’il est courant de dénoncer la démocratie représentative dans laquelle on délègue à des représentants l’exercice politique, comment la dépasser ? Comment organiser la délibération dans des structures de grande taille ? Délégués ou représentants ? Quels contrôle de ceux-ci ? Quels rôles pourraient jouer des référendums ou des assemblées tirées au sort ? S’agit-il de contre-pouvoirs ou d’une autre définition de l’acte de construire des règles communes ? Comment articuler entre elles les différentes structures de décisions ? Suffit-il de déclarer une égalité formelle de toutes et de tous pour que celle-ci se concrétise ? Y-a-t’il des droits fondamentaux qu’une majorité ne peut remettre en cause ?

Telles sont les grandes questions qui nous sont actuellement posées. Cette réunion s’inscrit dans la suite de la réunion du premier décembre dernier (Qu’est-ce qui manque aux luttes pour être victorieuses ?). La prochaine réunion devrait permettre d’aborder comment les uns et les autres affrontons ces questions même s’il ne s’agit pas de trancher entre différentes approches mais de voir plutôt comment elles peuvent contribuer à la constitution d’un corpus politique nouveau.

https://autogestion.asso.fr/19-janvier-de-la-democratie-economique-vers-...

Type:  Article Mercredi, 2 Janvier, 2019 - 10:40 En débat Politique
François Calaret

Élections au Brésil : l’extrême-droite met les droits du peuple en état de siège

2 mois 4 semaines ago

Élections  au Brésil : l’extrême-droite met les droits du peuple en état de siège

Au début de l’année 2018, aucun analyste brésilien ne se serait risqué à dire que cadre politique du Brésil échapperait à la polarisation entre le PT (Parti des Travailleurs) et le PSDB (Parti socialiste démocratique brésilien, centre-droit) et que se produirait un tournant brutal vers la droite et la réaction avec la victoire électorale de Jair Bolsonaro. On a affaire à une grande crise des projets de société qui s’exprime dans la victoire de l’antipetisme. Ce que nous devons comprendre, c’est cette crise des projets, ainsi que la signification de l’antipetisme. Tâche rien moins que facile, mais il nous faut commencer à y réfléchir.

Depuis la redémocratisation des années 80, les secteurs politiques brésiliens ont vécu dans l’illusion d’une démocratie en voie de consolidation. La pression populaire en faveur de la nouvelle Constitution a entraîné la promesse d’une universalisation des droits humains fondamentaux, pas seulement les droits civils et politiques mais aussi les droits économiques et sociaux. Le capitalisme brésilien allait-il pouvoir étendre la citoyenneté jusqu’à l’inclusion de tous les Brésiliens ?

En 2002 les travailleurs ont mis tous leurs espoirs dans l’élection du président Lula. C’était le signe que le projet de pays qui était désiré présupposait une autre manière de faire de la politique et la nécessité d’inclure les plus pauvres. Pour cela il fallait vaincre la peur et changer. Lula et le PT prirent la tête d’une grande coalition qui a gouverné le Brésil avec un fort taux de popularité. Pourtant, son unique action de réforme structurelle de l’État a été une contre-réforme de la sécurité sociale des fonctionnaires de l’État. En l’absence de réformes populaires, comme la réforme agraire, il a fragilisé les revendications des mouvements sociaux. Au lieu que les mouvements représentent les aspirations du peuple vis-à-vis du gouvernement, on en est venu à défendre les programmes du gouvernement vis-à-vis du peuple. Le gouvernement du PT est devenu le gestionnaire efficace de ce qui n’ébranlait pas le système, dans l’illusion d’une accumulation progressive qui pourrait améliorer la vie de tous.

De fait, les politiques redistributives (telles que l’augmentation du SMIC, des retraites et la bourse famille), en l’absence de réformes structurelles, ont intégré les dépossédés aux services essentiels, améliorant ainsi la vie d’une grande quantité de gens. Généralement, cette intégration s’est faite selon la logique du marché, comme cela a eu lieu pour l’accès à l’enseignement supérieur ou aux programmes de logement, en partenariat avec les entreprises, surtout les très grandes.

En même temps, le gouvernement du PT s’est appuyé sur l’agrobusiness, qui a continué à assassiner les militants des mouvements sociaux, et qui a dévasté des zones protégées et empoisonné la nourriture. Il a mis en place la législation antidrogues (2006) qui a fait exploser l’incarcération massive de la population. Il a refusé tout débat sur les questions environnementales posées par l’exploitation pétrolière géante du Pré-Sal (les grands fonds marins au large du Brésil), dans l’Océan Atlantique. Il a imposé le méga-barrage hydroélectrique de Belo Monte et le détournement du Rio São Francisco, indifférent à leurs impacts environnementaux et sociaux. Il a adopté une loi antiterroriste qui criminalisait les mouvements sociaux. Il est devenu l’allié des grandes entreprises et des banques. Il ne s’est pas seulement agi d’une lune de miel avec le marché, mais d’une relation durable et stable. Toutefois, le pacte de gouvernabilité était unilatéral, et quand la bourgeoisie a entrevu la possibilité d’ accords plus avantageux, elle a mis fin au pacte.

En ce qui concerne le régime politique, au cours des gouvernements Lula et Dilma, le PT a élargi une politique d’alliances avec les partis des secteurs de la bourgeoisie traditionnellement clientélistes et corrompus.

La tactique bien orchestrée de la bourgeoisie : mettre en place des coups d’État au sein de la « légalité »

Si l’on fait le bilan historique, après quatorze ans de gouvernements du PT, les travailleurs se retrouvent plus fragilisés qu’à leur début. Ceux qui ont occupé l’espace politique et se sont renforcés, c’est ceux qui ont mis en place l’impeachment de la présidente Dilma Rousseff, du PT. En réalité, Dilma a traversé une grave crise de légitimité populaire lors de son second mandat. Au bout du compte, elle s’était fait réélire avec un programme contradictoire, plus à gauche, mais a exécuté les politiques d’austérité dont les victimes sont les classes populaires. C’est ce coup porté au peuple qui ouvre la porte à l’impeachment, coup porté au gouvernement.

Ceux qui ont manigancé l’impeachment ont été pendant plus de dix ans les alliés du PT. Avec la destitution de la présidente s’opère une rupture institutionnelle qui a radicalisé l’action des secteurs néolibéraux et réactionnaires. Certains de leurs agents, comme les secteurs de l’agrobusiness ou des parlementaires corrompus, étaient parties intégrantes des gouvernements PT. Un secteur réactionnaire de l’église évangélique s’est consolidé dans l’alliance avec le PT.

D’autre part, des mouvements de l’extrême-droite sont formés et financés par de très grandes entreprises et fondations, qui visent à consolider un mode de vie néolibéral en diffusant leurs valeurs. À cette fin, elles ont besoin de modeler l’État pour imposer la gestion privée des politiques publiques. Des « think tanks » tels que Atlas Network, par exemple, agissent à la manière d’une internationale du capital en formant des cadres, en construisant un projet de société et en finançant des mouvements.

Ces mouvements idéologiques internationaux affectent aussi le pouvoir judiciaire, avec une partie des juges et des procureurs qui agissent comme s’ils étaient le seul pouvoir légitime. Comme s’ils étaient en dehors des rapports politiques et des conflits de classe, ce secteur du judiciaire traite l’action politique comme si elle était le problème à dépasser. Le combat contre la corruption est le prétexte, qui incarne l’esprit de la classe dirigeante, avec un tournant néolibéral dans la négation des conquêtes et des droits fondamentaux de la citoyenneté. On a ce paradoxe d’une élite judiciaire qui combat la corruption pour défendre toutes sortes de privilèges (parfois illégaux), coutumiers pour quiconque appartient à la classe dominante.

Avec Michel Temer au gouvernement, les trois pouvoirs officiels de l’État sont aux mains d’un secteur qui combine ses intérêts. Le Brésil se trouve avec un gouvernement illégitime, un judiciaire policier et militaire vivant avec un Congrès mafieux, et un État totalement au service du marché.

Le peuple n’a pas été aux abonnés absents durant ce processus. Nous avons connu de nombreux fronts de lutte et de résistance sous un gouvernement qui était encore perméable à certaines négociations. Nous avons comptabilisé des centaines d’assassinats de militants, des Sans-Terre, des indigènes. Des milliers de pauvres, de Noirs, de LGBT, etc. Rien qu’en 2017, plus de 60 militants assassinés. Nous avons eu de grandes mobilisations de rue en 2013. Des mobilisations contre les méga-événements de la Coupe du Monde de football et des Jeux Olympiques. Des occupations d’écoles dans tout le pays en 2016. De grandes mobilisations des secteurs syndicaux et populaires en 2017. L’assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro (PSOL), exprime la répression et la criminalisation des luttes sociales et l’augmentation exponentielle des persécutions contre les luttes de la gauche.

Même dans ce contexte, Lula bénéficiait d’un très grand nombre d’intentions de votes pour la présidence de la République. On pouvait prévoir que les secteurs réactionnaires ne seraient pas disposés à rendre le gouvernement au PT par la voie électorale. L’emprisonnement de Lula alors que l’appel n’était pas jugé a montré que la classe du capital était prête à tout, même à mettre en pièces le système politique avec pour seul but de radicaliser son agenda politique d’austérité non négociable. Mais il semblait encore que le marché parierait sur un gouvernement traditionnel de droite néolibérale, avec plusieurs candidats du vieux système politique. Cependant, la convergence de nouveaux et d’anciens acteurs réactionnaires et /ou néolibéraux a engendré la victoire de l’improbable Jair Bolsonaro, fondée sur l’antipetisme.

L’antipetisme qui s’est consolidé est un phénomène multiple. Si d’une part il exprime un fort refus de la corruption, comme si le PT était le seul parti impliqué dans les scandales de la « gouvernabilité » partagée entre les politiques et les entreprises qui interviennent dans le secteur public ; d’un autre côté, dans une situation plutôt complexe, l’antipetisme exprime aussi une négation radicale des idéaux proclamés par la gauche civilisée, tels que l’inclusion, les politiques de défense des minorités sociales, les droits des femmes, des LGBT, des misérables, avec un insistance forte sur la défense de valeurs morales considérées comme traditionnelles.

L’élection de Bolsonaro n’exprime ni un rassemblement d’électeurs cohérent, ni même une alliance de gouvernement totalement convergente. Les électeurs ont en gros voté contre le PT. Ce vote, cependant, exprime la déception à l’égard de choses que le PT a faites, mais aussi le résultat de fake news minutieusement planifiées pour toucher certaines sensibilités populaires. Avec une gigantesque machine à produire de l’intox, la vérité est devenue ce qui se répétait jour après jour sur les réseaux sociaux. Certaines entreprises transnationales ont mis en œuvre une impressionnante capacité de manipulation individuelle, mais massivement, en échange de millions de Reais, une manipulation engagée dans l’intention de reconfigurer le spectre politique mondial. C’est ainsi qu’on a voté contre le PT à cause de ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait. Par protestation contre la corruption, pour des mots d’ordre moralistes, en défense de la famille, et même contre un danger de « communisme imminent ». On a voté Bolsonaro contre le PT pour être contre le système politique en vigueur, dont l’expression était le parti au pouvoir depuis plus de dix ans. On a aussi voté contre les droits sociaux. Pour la première fois un candidat formule clairement un projet de retirer des droits aux plus pauvres au profit des riches et des patrons. Ils sont en train d’organiser une véritable contrerévolution du capital. Une partie de la population a soutenu ce projet. Une autre partie a voté en ayant perdu toute foi en la classe politique : « Ils ne font jamais ce qu’ils ont promis ! » Mais il est évident que seule une petite partie des électeurs connaissaient et soutenaient le projet qui doit être mis en œuvre.

Premières analyses du futur gouvernement

Le gouvernement élu suppose un front d’éléments fascistes, réactionnaires et ultra-libéraux, chaque groupe ayant cependant ses propres intérêts et de nombreux conflits internes. Un groupe important est celui des politiciens traditionnels spécialistes en magouilles, sans proposition consistante pour le pays. Leur expression concentrée est la famille de Bolsonaro. À ce groupe on peut en ajouter au moins quatre autres : un groupe de militaires, qui depuis un bon moment essaient de retrouver leur rôle politique. Un groupe de néolibéraux ultraradicaux. Un groupe d’évangéliques extrêmement réactionnaires, avec un étonnant soutien des catholiques intégralistes. De plus, un groupe de la classe moyenne qui fait sienne la judiciarisation de la politique.

Chacun de ces groupes, imprégné de ses propres intérêts, comporte des divergences à plusieurs degrés. Les néolibéraux veulent faire de l’éducation une entreprise marchande alors que les évangéliques veulent en faire un instrument de lutte culturelle. Les néolibéraux veulent se gaver avec la vente du patrimoine national et cela peut provoquer des conflits avec le nationalisme des militaires. Le secteur anticorruption peut ne pas accepter ou refuser d’être complice d’autres composantes de sa propre coalition, ou bien rester indifférent aux scandales touchant des politiciens traditionnels qui commandent ce gouvernement. Mais il est évident qu’il est difficile que tous les secteurs populaires qui ont voté Bolsonaro ou ceux qui composent son gouvernement soient d’accord avec toutes les positions obscurantistes en même temps et intégralement. Le point de convergence serait peut-être l’assaut donné contre les droits sociaux avec une mise en place radicale de politiques d’austérité. Comme ce mot d’ordre ne mobilise pas la population, on aura un gouvernement qui appellera une partie des gens à une croisade idéologique et moralisatrice fondée sur un monde de post-vérité et de fake news, tandis que sa priorité véritable sera la mise en œuvre de la pire forme de néolibéralisme, avec des conséquences graves pour ces mêmes gens. À cette fin, il va continuer à construire l’ennemi socialiste qu’il faudra persécuter politiquement, idéologiquement et juridiquement. En ce sens, il nous semble que pour consolider le projet de régression des droits et d’exploitation radicale du travail par le capital, la persécution des enseignants, des militants et des défenseurs des droits humains ne cessera pas de s’aggraver violemment.

Le plus grand mouvement de résistance à l’escalade de violence symbolique et réelle dont la campagne de Bolsonaro était l’expression, a été le mouvement suprapartidaire, spontané, des femmes nommé #EleNão, qui a mobilisé des millions de gens au Brésil et à l’étranger, dans des actions de rue et dans l’engagement militant à l’action politique, au-delà des élections. Ce sont des mouvements comme celui-là qui montrent la voie de la résistance. Face à un processus qui radicalise en contrecarrant tout espoir, notre rôle doit être de faire obstacle et contrecarrer ce qui paraît inéluctable. L’histoire a démontré qu’il ne sera pas possible de transformer le Brésil par la conciliation. L’heure est à l’organisation d’une résistance massive et sociale, respectant l’horizontalité des mouvements qui feraient leurs chemins, dans leur aspiration à la transformation de la société et au respect de la dignité humaine.

Devant la vague radicale de barbarie qui s’annonce non seulement au Brésil, mais aussi sur la planète, l’heure est venue d’organiser de grandes plates-formes de lutte à l’échelle internationale, condition indispensable pour que les travailleuses et travailleurs exploités, opprimés, précaires et marginalisés résistent à cette violente offensive de l’exploitation capitaliste.

18 décembre 2018
Allan Coelho, membre do PSOL, professeur de philosophie à l’ UNIMEP (São Paulo)

Béa Whitaker, membre de Ensemble.

Type:  Article Lundi, 24 Décembre, 2018 - 15:12 International
TheStyx

Bernard Defaix (1944-2018)

3 mois 1 semaine ago

Bernard Defaix est décédé le 12 décembre, à l’âge de 74 ans.  C’est un moment de grande peine, pour notre organisation comme pour de très nombreux militants qui l’ont connu, même si sa santé ne laissait guère d’espoir depuis des mois.

Il fut longtemps membre du PCF, enseignant de français et militant au SNES (FSU), à Attac, et à Ensemble !

Bernard a été un militant : dévoué aux tâches qui demandent une continuité, pourvu qu’elles visent  à l’unité dans les combats de classe. Maire-adjoint communiste très actif à la Culture à la mairie de Guéret (1983-1995).

Tenace, réfléchi, volontaire, cultivé, unitaire pour dix quand il le fallait, toujours prêt à réexaminer les situations pour assumer une continuité. Nous l’avons connu, animant et assurant le calme des débats et aussi bousculant les somnolences de quelques « coups de gueule » quand il le pensait nécessaire.

A la suite de la campagne pour le Non au Traité, il s’était beaucoup investi dans les efforts pour constituer une dynamique des Comités unitaires anti-libéraux. En même temps, il a mis tout le monde sur le pont, principal organisateur de l’importante Manifestation nationale de Guéret, en 2005, en faveur des services publics à Guéret, qui voit défiler sept mille personnes sous la neige. Ensuite, pour que cela ne reste pas « un coup », il avait réussi à constituer la Fédération des collectifs de défense et de développement des services publics rassemblant élus, usagers et personnels salariés. Elle sera rebaptisée ensuite Convergence des services publics.

Son souci était que les luttes locales pour les services publics soient soutenues par un réseau d’informations national et si possible par des initiatives communes.

De la Convergence, il devait assurer la Présidence. Il n'eut de cesse d'agir pour qu'une structuration s'ordonne et s’adapte aux situations. Il le faisait avec le souci de passer le relai, de sorte qu’il puisse rester actif mais comme l'ancien président de la Convergence nationale des collectifs de défense et de développement des services publics. Il y tenait énormément et d’autant plus qu’il avait des alertes de santé ; sans un cadre collectif assumant les tâches politiques et pratiques il aurait eu, disait-il, l’impression d’avoir provoqué un échec.         

C’est surtout la Creuse qui aura marqué son existence professionnelle, militante et personnelle et ses passions. Puis en Ardèche où il passa d’abord ses vacances avant d’élire domicile dans ce département il y a une douzaine d’années. Mais l’image de Bernard est celle d’un grand voyageur, se déplaçant en permanence pour participer à telle conférence, telle manifestation ou pour intervenir à l’invitation de collectifs locaux.

Il était également attaché à ses engagements au sein d’Attac et la FSU, deux organisations au sein desquelles il aura occupé des responsabilités départementales.
De culture communiste, il avait été très heurté par la division des collectifs anti-libéraux en 2006-2007. Il participa dès 2007 à tous les efforts unitaires avec ce qui devint la FASE avec le double souci de ne pas créer une organisation de division supplémentaire et de faire avancer les possibilités de groupes locaux portant une reconstitution des forces de la gauche. Son espoir était que la dimension « services publics », souvent portée par des militant.e.s localement, soit un ferment de cette nouvelle politique à gauche. Comme beaucoup, il s’était engagé dans le Front de gauche en tant qu’indépendant et s’était investi dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Il participa ensuite aux discussions et rencontres de Trait d’union entre les Alternatifs, la Gauche anticapitaliste, la FASE et la Gauche unitaire.
En novembre 2013, il signa l’Appel ardéchois à la constitution d’Ensemble !

Mouvement pour une alternative de gauche écologiste et solidaire et en devient membre. Il avait lu avec intérêt Contribution d’Ensemble ! Services publics et autogestion pour les assises nationales du service public fin 2016. Il sera très assidu aux réunions et investi dans les débats jusqu’à la fin.

À l’image de son action au sein de la Convergence des services publics, il était toujours dans une démarche unitaire, d’ouverture. Nous tenons d’autant plus à saluer sa mémoire que, dans sa modestie, il est un exemple vivant de ce que peut être un militant pour qui la priorité est l’émancipation collective.

Ensemble !

Bernard portait une conception militante totale de l’engagement. Pour lui, les différents terrains de la lutte n’étaient que des facettes complémentaires d’une même cause, celle de l’émancipation humaine et de la justice sociale. Que ce soit en tant qu’animateur de radio dans ses jeunes années, professeur de lettres en Creuse engagé dans la réussite scolaire de tous ses élèves, adjoint communiste à la Culture à Guéret en tant qu’élu communiste, militant syndical au SNES-FSU, animateur national de Convergence des Services Publics, à ATTAC, à la FASE ou à Ensemble !, ces combats croisés formaient un tout indissociable.

A ce titre, il était aussi un défenseur acharné de l’unité, rejetant les divisions de boutique pour rester sur la ligne de crête des idées et des combats à porter. Cela faisait de lui, dans la gauche de lutte limousine, une figure du rassemblement, dont il avait pu démonter la force lors de la mémorable manifestation nationale pour la défense des Services publics à Guéret, organisée sous la neige, en mars 2005 qui dénonçait notamment l’abandon des services publics en milieu rural.

Regrettant la division des collectifs antilibéraux et 2007, il s’était réjoui de la dynamique créée par Limousin Terre de Gauche qui rassemblait alors le NPA (puis Ensemble !), le PCF et le PG. Il y voyait un des moyens politiques d’incarner une alternative de gauche à la domination sans partage du PS limousin et de créer une dynamique nouvelle qu’il appelait de ses voeux à l’échelle du pays.

Et quand sa voix tonnait, derrière sa barbe blanche, c’était toujours pour partager, avec conviction un point de vue riche de son histoire militante mais aussi pour trouver, dans la confrontation des idées, des éléments de réponses aux questions, qu’en militant soucieux de rester ancré dans la réalité sociale, il se posait sans cesse.

Salut camarade, tu vas nous manquer. Vraiment. En ce moment nous pensons aussi à Janine, ta compagne, qui partageait, avec la même intensité, tes combats pour les services publics et la justice sociale.

Pour ENSEMBLE! Limousin
Stéphane Lajaumont

Type:  Article Samedi, 15 Décembre, 2018 - 18:32 Vie du mouvement
François Calaret

Fonds de dotation « la terre en commun »

3 mois 1 semaine ago

Fonds de dotation « la terre en commun »

Un fonds de dotation pour acquérir d’urgence
les bâtis, terres et forêts sur la zad de Nddl
Ou « la propriété au service de l’usage et du commun »

La mise en vente annoncée dans un avenir très proche des terres et bâtis menace directement tout ce qui a été créé, expérimenté sur la zad de Nddl. Nous pouvons l’empêcher.
Devenez acteurs de l’avenir de la zad en finançant son rachat par notre fonds de dotation « la terre en commun ».

Afin que notre victoire collective contre le projet d’aéroport puisse être prolongée, afin de sauvegarder cette zone que nous avons su préserver du bitume, le fonds de dotation « la terre en commun » doit pouvoir, grâce à vous, se porter acquéreur des biens lors de leur mise en vente.

- Pour que ces terres ne retournent pas à l'agriculture intensive
- Pour poursuivre la sauvegarde de la biodiversité sur ce bocage exceptionnel
- Pour garantir le maintien des activités collectives nées de la lutte contre le projet d'aéroport
- Pour renforcer un projet collectif et des pratiques innovantes contre l’appropriation privée et la fuite en avant productiviste.
- Pour voir fleurir de nouveaux projets basés sur l'entraide, la mise en commun et le respect de la terre et de la nature.

Ce fonds permet l'acquisition collective de terres et de bâtis, sans aucun système de parts ou d'actions. Les biens acquis sont donc placés en dehors de la spéculation et des recherches d'enrichissement personnel.
Par ailleurs, il permet à ses donateurs-trices de bénéficier de réductions d'impôts.

Poursuivre et développer nos pratiques :
Ce sont des pratiques agro-culturelles innovantes, respectueuses de leur environnement, économes en énergie et en matériaux tant pour la production agricole proprement dite que pour la (re)construction des habitats détruits et de nouveaux habitats. Ces pratiques, mises en œuvre après discussions collectives, sont ancrées dans la solidarité, l’entraide, la mutualisation des savoirs, l’expérimentation… Elles ont porté le développement d’une sociabilité et d’une économie non-marchande au travers d'une vie communautaire. Des activités culturelles (bibliothèque, groupes musicaux, rap, chorale…) et des activités artisanales (meunerie, boulange, conserverie, tannage…) y ont vu le jour. Une culture de l’accueil s’y est développée, contribuant à faire de ce lieu une référence et un point de gravitation pour d’autres lieux, un carrefour de luttes.
Nous avons dans ce bocage la conjonction exceptionnelle d'une zone d'une incomparable richesse et de personnes ayant acquis un niveau de connaissance rare du terrain et de sa biodiversité, motivées pour un projet agro-écologique.
C’est tout ce bouillonnement, porté par la lutte, qui fait la valeur de ce territoire. C’est ceci qu’il faut pérenniser, et transmettre aux générations futures. L’utopie qui préside à la construction quotidienne d’une vie collective et solidaire sur la zone, avec l’absolue détermination à en prendre soin, doit avoir droit d’existence… et de développement.

Faire un don :
Pour atteindre nos objectifs de rachat des terres, forêts et bâtis et soutenir les différents projets, plusieurs millions d’euros seront nécessaires. Vous pouvez y contribuer en faisant un don.

De la monnaie rendue par votre boulangère à l'héritage de votre grand mère, tout les dons seront essentiels.

Aidez nous aussi à faire connaître le fonds !

Votre don est éligible à la réduction d’impôt « Mécénat » :  Les particuliers qui consentent des dons au profit d’un fonds de dotation peuvent ainsi bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu (IRPP) à hauteur de 66% du montant des versements, dans la limite de 20% du revenu imposable.

Les dons effectués avant la fin de l’année seront défiscalisés dès 2019 et donneront une belle dynamique au démarrage du fonds.

Pour faire un don : www.encommun.eco/contribuez

Des acquisitions pour des pratiques unies et cohérentes, face à des menaces très réelles
Nous nous engageons dans un travail déterminé pour empêcher tout ce qui peut morceler la zad. Il faut éviter les agrandissements qui grignotent les petites exploitations, créent des fermes de centaines d’hectares gavés de pesticides et vides d’habitants.

La vision actuelle de la zad est très clairement incompatible avec celle des politiques et technocrates au pouvoir. Les projets de vie actuels seront menacés par des projets plus en phase avec les politiques agro-libérales qui auront certainement la priorité. D’où la nécessité d’un rachat le plus global possible.

L’acquisition par le fonds de dotation : la propriété au service d’une garantie sur l’usage

Le fonds de dotation est une structure récente (créée par la loi du 4 août 2008), d’intérêt général, qui peut percevoir des dons sous formes variées, défiscalisés à hauteur de 66%. Ces dons sont irrévocables et ne génèrent pas la propriété de parts de capital pour les donateurs. Le fonds peut user de ces dons pour acquérir des biens et en permettre l’usage dans le cadre de ses objectifs (voir pj objectifs).

Pour le foncier, comme pour les habitats que le fonds sera amené à acquérir, il s’agit d’une propriété privée certes, mais collective, non cessible. L’usage des biens acquis sera remis à des structures, collectifs ou à des personnes, sous des formes légales appropriées (conventions, baux...). Ces dernières devront garantir, y compris à terme, un usage respectueux des objectifs du fonds en général, et de la préservation de l’écosystème local en particulier. L’attribution comme la gouvernance générale du fonds, se fera sous le contrôle de structures déjà mises en place, avec des membres mandatés. Selon les statuts : "Le fonds se dote d'un comité consultatif composé de personnalités extérieures qui valident ou critiquent annuellement ses orientations éthiques et économiques. Il s'assure notamment du caractère désintéressé de la gestion du fonds et de la pertinence des investissement effectués au regard de ses objectifs."

L’urgence de la levée de fonds, et de son succès

Il est essentiel de pouvoir réagir dès que la situation se précise, et que les mises en vente commencent. La rétrocession de 800 ha de terres demandée par le Conseil départemental risque d’intervenir en tout début 2019. Nous ne pouvons pas laisser faire des structures ou individus aux dents longues, déjà à l’affût depuis des mois. Il nous faut donc dès cette fin d’année les moyens de nous positionner immédiatement comme acquéreurs.

Une méthode peu commune, au service d’un objectif exaltant

Certes il n’est pas très fréquent de faire appel à soutien sonnant et trébuchant au nom de la poursuite d’une utopie. Mais c’est bien la poursuite de la lutte pour l’avenir de la zad que nous vous proposons. Notre ambition est que nos contributeurs, s'ils le souhaitent, puissent, au delà du soutien financier, devenir, ou continuer à être, des acteurs de l’aventure collective. En ce sens, la zad, territoire ouvert, veut poursuivre l’accueil qu’elle a pratiqué dès son origine, et l'amplifier très largement. Car elle veut dessiner du commun en travaillant avec d’autres personnes en dehors et au-delà d’elle-même….

En guise de conclusion (provisoire !)

Ce qui se joue ici déborde infiniment le bocage, et l’avenir immédiat de ce territoire. La zad sollicite des imaginaires pour la définition d’autres libertés individuelles et collectives, pour une meilleure symbiose avec des environnements divers. Elle doit continuer à être ce véritable laboratoire de la transition écologique et sociale. Nous ne pouvons pas la laisser perdre. Si sa survie passe par le rachat, nous devons le réussir.

Alors, on le tient ensemble ce pari??

www.encommun.eco

La terre en commun contact : laterre@encommun.eco

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La Terre En Commun

Les Fosses Noires
44130 NDDL

Type:  Article Jeudi, 13 Décembre, 2018 - 15:48 Ecologie NDDL
François Calaret

Le fond de l’air est jaune

3 mois 1 semaine ago

Soulèvement populaire pour la justice fiscale et le pouvoir d’achat, les gilets jaunes cristallisent la convergence de toutes les colères contre Emmanuel Macron et, au-delà, le capitalisme néolibéral mondialisé dont il est le nom. De l’événement gilets jaunes ou de la structure du macronisme, qui va digérer l’autre ? Le simple fait que la question se pose est déjà extraordinaire. Un examen de clinique politique rudimentaire ne peut que renforcer le constat. L’arrogance de classe présidentielle et sa proximité avec les milieux financiers ont beaucoup contribué à faire monter la pression dans la cocotte-minute qui explose aujourd’hui. Mais la question politique posée par les gilets jaunes dépasse le cas Macron. Une fissure historique est ouverte. La tâche de toutes les forces anticapitalistes est d’élargir la brèche.

Coup d’arrêt

Arrière-garde du néolibéralisme triomphant des années 1990, Emmanuel Macron et ses soutiens ont hérité du pouvoir par un concours de circonstance. Qu’en ont-ils fait ? Sans coup férir, ils ont engagé le programme d’ajustement structurel que des décennies de résistances sociales n’ont eu de cesse de ralentir. La blitzkrieg fut un succès. Droit du travail, fiscalité, privatisations… Jouant sur l’avantage psychologique d’une victoire électorale surprise, la nouvelle équipe avança simultanément sur tous les fronts, déroulant sans ménagement un agenda entièrement structuré par les mots d’ordre éternels du capital que sont la compétitivité et l’attractivité pour les investisseurs.

Les réformes s’enchainaient à un rythme si effréné que, par l’effet domino des complémentarités institutionnelles, on pouvait craindre qu’elles ne fassent éclater ce qui reste du compromis social qui singularise l’hexagone depuis le milieu du XXe siècle. D’ailleurs, c’était l’objectif. Emmanuel Macron avait fait d’une détermination totale sa marque de fabrique. Au printemps dernier, il déclarait sur Fox News qu’il n’y avait « aucune chance » qu’il recule sur la réforme de la SNCF car, disait-il, « si j’arrête, comment pensez-vous que je serai en mesure de moderniser le pays ? ».

Eh bien c’est chose faite ! Emmanuel Macron a été arrêté. Il a un genou à terre. Pour la première fois du quinquennat, le pouvoir a cédé à la rue. En décidant d’abord d’annuler les hausses prévues sur les carburants puis de prendre une série de mesures limitées sur le pouvoir d’achat,  il a concédé sa subordination en dernier ressort au mouvement populaire. Et, comme Macron l’avait justement anticipé, la signification principale de ce coup d’arrêt, c’est que la normalisation néolibérale de la France qu’il s’était donné pour mission d’accomplir ne pourra pas avoir lieu dans l’immédiat.

Montée des profondeurs du pays, la colère des gilets jaune a brutalement donné corps à L’illusion du bloc bourgeoisidentifiée par Bruno Amable et Stefano Palombarini[1]. Faire de la France une Start-up Nation, mobiliser la finance pour sauver le climat et jouer les premiers de cordée… les signifiants positifs auxquels se rattache la feuille de route macroniste sont très minoritaires dans le pays. Et ils le sont d’autant plus qu’à l’heure des premiers bilans ils n’ont pas trouvé de confirmation dans le mouvement réel du revenu disponible et de l’emploi.

En haut, les firmes et les très riches ont tout de suite perçu les dividendes de l’élection de leur candidat. Mais en bas, les classes moyennes et populaires ont pris de plein fouet les politiques de la nouvelle majorité. Ces politiques ont accru la pression fiscale à laquelle la fraction de droite des classes moyennes et populaires est particulièrement sensible et, en même temps, mis en joue les garanties collectives, les services publics et la protection sociale auxquelles les fractions de gauche tiennent par dessus tout. Le mouvement des gilets jaunes est une contre-attaque sur ces deux fronts ; et de droite et de gauche donc, il a brutalement siphonné le carburant politique du pouvoir qui se retrouve en panne sèche sur la bande d’arrêt d’urgence.

Le temps de la discorde

En quatre semaines, la révolte des gilets jaunes est devenue un événement politique majeur, peut-être même le plus importants des cinquante dernières années en France. Sa puissance proto-révolutionnaire est le produit d’une combinaison inédite.

La géographie d’abord est très particulière. Il s’agit d’un mouvement périphérique qui, de péages en ronds-points, a tissé un maillage serré sur tout le territoire.  C’est ainsi qu’il s’est donné une grande visibilité,  une forte transversalité sociale – agrégeant de multiples catégories – et une puissante capacité de diffusion. Le fait que 20 % de la population française se considère comme « Gilet Jaunes »[2] est significatif.  Une fois le gilet jaune comme signifiant flottant de la révolte fixé, la structure en réseau permet toutes les appropriations et toutes les déclinaisons, favorisant ainsi l’agrégation des colères et leur convergence en plein Paris, au plus près des lieux de pouvoir.

Initiée sur les réseaux sociaux, la mobilisation des gilets jaunes ne fait l’objet d’aucun encadrement syndical ou politique. Cela ne veut bien entendu pas dire que les ressources militantes ne s’y déploient pas. Souvent, parmi les groupes qui entrent en action, quelques individus ont eu des expériences syndicales, politiques, associatives ou  furent impliqués dans luttes citoyennes, dans des ZAD. Surtout, cette lutte produit une nouvelle synthèse dans laquelle l’accumulation de rage contenue pendant trop longtemps et d’expériences des combats de ces dernières années sonnent ensemble l’heure de la revanche.

En haut ça tangue. Très fort… Le fait que le premier recul consenti se soit fait dans la cacophonie – plus de 24h d’ambigüité les 4 et 5 décembre sur le caractère pérenne de la non-application de la taxe sur les carburants – est un symptôme du désarroi qui s’est emparé des plus hauts cercles du pouvoir. Au moment où la crise éclate, il ne reste plus rien de l’élan de la fulgurante victoire présidentielle. Le gouvernement s’est rétréci, la hiérarchie policière est fragilisée par l’affaire Benalla, la jeune garde de conseillers présidentiels sourde aux remontées de ses administrations est aveugle sur la situation politique, les parlementaires déboussolés sont aux abonnés absents, le parti présidentiel inarticulé, sans ancrage territorial s’avère complètement inopérant pour endiguer la vague. Échaudé par l’accueil reçu au Puy en Velay, Emmanuel Macron se terre dans son palais. Il est « un peu perdu » nous dit un conseiller. En réalité paniqué, craignant pour sa vie.

Tous ces éléments participent de l’isolement de l’exécutif. Un isolement qu’il s’efforce de briser à partir du 5 décembre. D’abord en constituant une coalition contre « les désordres » et les  « violences », ce qu’il est parvenu à réaliser avec un certain succès pour la journée du 8 décembre. Le premier ministre se payant le luxe de remercier tous les responsables politiques, syndicaux et associatifs qui ont accepté de rejoindre son appel au calme. Un moyen d’essayer de contrebalancer une réalité contrariante. En dépit d’une stratégie de la tension maximale et d’une répression à la fois brutale et massive, la mobilisation ne faiblit pas mais s’enracine. Il y a toujours autant de monde dans la rue et des jonctions s’opèrent avec les écologistes des marches pour le climat et avec la jeunesse scolarisée.

Au lendemain du 8 décembre, l’exécutif poursuit sa manœuvre de désencerclement se met en quête d’une nouvelle combinaison politique qui lui permette de renforcer son assise. Consultant tous azimuts, il lâche un peu de lest sur le pouvoir d’achat et cherche de nouveaux appuis, au delà d’une majorité parlementaire numériquement forte mais socialement très étroite. C’est à ce stade des développements politiques que correspond l’intervention présidentielle du 10 décembre. Quelques rodomontades sur l’ordre républicain, un acte de contrition forcé et des concessions calculées au plus juste pour espérer faire baisser la pression. Rien de plus.

C’est un aveu de  faiblesse et un encouragement à la poursuite de la mobilisation. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’il reste encore au pouvoir de nombreuses cartes en main, jusqu’à la suspension complète des libertés démocratiques ordinaires. La constitution donne la possibilité au Président de la République de recourir aux pouvoirs exceptionnels. Si, en 1958, De Gaulle pouvait tenter de rassurer en déclarant : « Pourquoi voulez-vous qu’à soixante sept ans je commence un carrière de dictateur ? ». Maintenant c’est Emmanuel Macron qui dispose de l’article 16 et lui n’a que 40 ans… L’ombre d’un devenir autoritaire plane sur un régime entré dans une crise existentielle.

Des contradictions au sein du peuple gilets jaunes

Une des singularité de ce mouvement est de poser frontalement la question du pouvoir : Macron démission ! est un mot d’ordre unanime qui sature tous les autres. Mais le contenu social de cette revendication reste indéterminé. Une bataille qui se joue sur les réseaux sociaux, dans les prises de paroles, sur les chasubles jaunes, sur les pancartes, sur les murs… C’est évidemment une difficulté majeure.

Dans ce mouvement cohabite, dans une grande confusion, des affects de gauche et des affects de droites, une grande masse de gens peu politisés, des militants anticapitalistes et des fascistes. De plus, il est impossible d’ignorer que les accessions au pouvoir de Bolsonaro au Brésil, l’alliance M5S–Legga en Italie et même, à la limite, Trump aux États-Unis sont, à des degrés divers, des répliques de mobilisations sociales au contenu initialement indéterminé : contre la hausse du prix des transport au Brésil, contre la corruption et contre des impôts considérés comme injustes en Italie ou encore, même si là l’ancrage côté républicain était plus évident, contre les sauvetages bancaires avec le Tea Party étatsunien.

Pour le dire vite, il y a dans les mouvements décadrés qui caractérisent cette décennie 2010 la recherche d’une issue hors du néolibéralisme. Une sortie qui peut se faire dans deux directions. La première est celle d’un réencastrement dans la communauté nationale : il s’agit alors de tenter de colmater la polarisation de classe à coup de panique identitaire. Si l’ennemi principal devient le migrant ou l’importateur chinois, une autre politique pro-capitaliste est possible.

C’est la stratégie Trump-Salvini-Wauquiez-Le Pen qui rompt avec l’idéologie de la mondialisation heureuse pour mieux consolider les acquis politiques arrachés par les classes les plus riches ces dernières décennies. Mais cette ligne inspire jusqu’au gouvernement. En témoigne la manipulation grossière tentée par le Ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, lorsqu’il répond aux questions du Figaro le 7 décembre : « Il ne s’agit pas seulement d’un ras-le-bol fiscal, mais d’une crise identitaire. (…)  ils se posent la question de l’avenir de nos enfants, s’interrogent sur la place des religions et notamment de l’islam. ».

Mêler l’Islam dans le prix de l’essence et le pouvoir d’achat, il fallait oser ! Malheureusement, cette réaction résonne avec les efforts de l’extrême droite pour mettre la question du pseudo « pacte de Marrakech » sur les migrations au cœur des discussions des Gilets Jaunes. La lucidité oblige à s’en inquiéter. A l’échelle internationale, les droites nationalistes ont une longueur d’avance. Et, du point de vue du capital, c’est aussi le chemin qui est le moins dangereux.

La seconde voie, est celle de la gauche et des mouvements sociaux. Une direction solidement élaborée dans la critique du néolibéralisme depuis les années 1990. Au sein des gilets jaunes, les demandes de justice sociale, de hausse des salaires, de défense des services publics et d’hostilité à l’oligarchie se nourrissent de plusieurs décennies de critique du capitalisme mondialisé et financiarisé. La centralité des revendications sur le rétablissement de l’ISF, la circulation des vidéos de François Ruffin ou d’Olivier Besancenot témoigne de la vitalité de cette main gauche du mouvement.

Mais le fait que ces demandes prennent corps hors des cadres de la gauche et des mouvements et que la mobilisation pose abruptement la question du pouvoir, est aussi un désaveu. La dénonciation du néolibéralisme par la gauche ne s’est pas imposée comme une perspective stratégique clairement articulée. Si l’on veut faire une autre comparaison internationale, l’émergence de Podemos en contrepoint au mouvement espagnol des places, apparaît comme l’exemple d’un débouché politique à gauche. Mais, hélas, un débouché qui est déjà acculé à un accord de soutien d’un gouvernement socialiste PSOE et semble toucher ses propres limites.

Il ne s’agit pas de détailler les circonstances, batailles et bifurcations qui singularisent les différentes trajectoires évoquées. Il s’agit seulement de se souvenir de ces expériences récentes pour souligner que l’énergie politique formidable déjà dégagée par les gilets jaunes ne restera pas sans lendemain. Aujourd’hui,  l’urgence c’est de tenir et d’élargir le front, d’arracher tout ce qui est possible au gouvernement, de tenter de le déstabiliser jusqu’à le faire chuter, d’apprendre et de découvrir ensemble de nouveaux horizons politiques. Mais c’est aussi, dans le même mouvement, d’anticiper sur la bataille qui viendra  après. Et là, c’est déjà une polarisation entre droite extrême et gauche conséquente qui se profile.

Questions de fins

Bien sûr, le fait que la hausse des prix des carburants ait mis le feu à la plaine de l’exaspération sociale n’a rien d’anecdotique. C’est même le symptôme d’une discordance des temps bien plus profonde que l’aporie du macronisme. Cela a été répété sur tous les tons, un des aspects clés des turbulences actuelles, c’est la désarticulation du temps long du réchauffement climatique et du temps court des fins de mois difficiles. Mais il n’est pas moins important de noter que la conflagration actuelle résulte aussi de la collision entre la discipline de fer de la mondialisation et les aspirations démocratiques.

À ce propos, Olivier Blanchard, l’ancien économiste en chef du FMI postait le 6 décembre ce tweet surprenant : « Se pourrait-il que, compte tenu des contraintes politiques pesant sur la demande de redistribution et les contraintes liées à la mobilité des capitaux, nous ne soyons pas en mesure de réduire suffisamment les inégalités et l’insécurité pour prévenir le populisme et les révolutions ? Qu’est-ce qui vient après le capitalisme ? » .

Qu’est-ce qui vient après le capitalisme ? C’est bien l’éléphant dans la pièce où se bousculent exigences populaires, crise écologiques et impasses économiques.

Le philosophe Frédéric Jameson écrivait qu’il est aujourd’hui « plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme ». Enfermées dans l’éternel présent du néolibéralisme, assignées à résidence par le tourbillon incessant des injonctions marchandes, nos sociétés ont perdu le sens de l’histoire. Le futur se réduit à deux options également déprimantes : la répétition éternelle de ce qui est déjà ou bien l’apocalypse. Pour Jameson, ce qui importe vraiment c’est que le temps recommence à transmettre les signaux de l’altérité, du changement, de l’utopie : « Le problème à résoudre est celui de sortir du présent sans vent du postmoderne pour revenir à un temps historique réel, à une histoire faite d’êtres humains »[3].

Une histoire faite d’êtres humains. Pour que cela advienne, la colère qui fait monter les barrages et les barricades est une énergie indispensable. Mais elle ne suffira pas. Il lui faudra aussi l’ambition collective d’inventer un futur qualitativement différent de l’éternité marchande.

Cédric Durand, publié le 11 décembre 2018 sur le site de Contretemps.

Notes

[1]  Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’iIllusion du bloc bourgeois, Raisons d’agir, 2017.

[2] http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2018/12/06/31003-20181206ARTFIG00...

[3] Frédéric Jameson, « Future City », New Left Review, May-June 2003

Type:  Article Jeudi, 13 Décembre, 2018 - 15:42 Luttes sociales
François Calaret